Jeudi 14 janvier 2010 4 14 /01 /Jan /2010 16:29

                        PREFACE POUR LA PRESENTE REEDITION


       A l'inverse des ouvrages d'auteurs non arméniens parus avant et après sa publication, "Les Turcs ont passé là..." de Georges Brézol (écrivain-voyageur, essayiste) est presque intégralement un recueil, le premier en français, de documents, de rapports, de témoignages présentant un tableau assez complet des massacres des Arméniens de Cilicie en avril 1909.  Mis à part l'introduction dans laquelle il résume avec indignation le déroulement et les détails des massacres, l'auteur n'y exprime pas d'opinions personnelles tranchées ou de condamnations claires, nettes et sans appel comme le font Frederick Z. Duckett-Ferriman, Alexandre Adossidès ou Jean d'Annezay, et laisse le lecteur se faire son propre jugement en découvrant ce recueil.
       La rareté des données biographiques sur Georges Brézol (ainsi que sur Pierre Sales l'auteur de la préface) ne permet pas d'affirmer qu'il ait appartenu à tel ou tel courant de pensée ou milieu intellectuel français favorable au mouvement jeune-turc lors de la rédaction de ce recueil, mais il y a un point commun entre Brézol d'une part et  Adossidès et d'Annezay d'autre part : la difficulté palpable d'admettre, malgré les peuves et les témoignages tangibles rapportés, que c'est bien le Comité jeune-turc Union et Progrès qui fut derrière ces massacres et que ce Comité a su ingénieusement manoeuvrer pendant des mois avec la populace musulmane pour en chauffer l'esprit afin de s'en servir comme d'un bras armé à l'heure H.  Et cette heure H sonna d'abord dans la capitale, la nuit du 13 au 14 avril 1909, avec quelques heures d'avance sur l'éclatement des massacres dans la journée du 14 à plus de 700 kilomètres, à Adana.  Or il est impossible de séparer, sans faillir à l'honnêteté intellectuelle et au travail d'investigation historique, ce qui fut présenté dès le début comme une "insurrection" des partisans d'Abdul-Hamid II contre le régime "mécréant" jeune-turc de cette autre prétendue "insurrection séparatiste", arménienne celle-ci, contre... le régime "constitutionnel" jeune-turc.
       Ici également, cette contradiction flagrante ne peut provenir, comme cela a déjà été expliqué dans la préface de "Arméniens et Jeunes-Turcs" d'Adossidès, que de l'incrédulité de certains milieux intellectuels français pour lesquels il était inconcevable que des Jeunes-Turcs laïcs, se réclamant des valeurs de la Révolution française, ambitionnant d'abattre la tyrannie sultanienne et d'apporter la Liberté, la Justice et l'Egalité aux nationalités opprimées de l'Empire ottoman, aient pu méditer et ordonner des massacres d'une violence inouïe ; puisque dans la capitale c'étaient les chériatistes partisans du sultan-calife qui conduisaient "l'insurrection" et qui voulaient liquider les mécréants jeunes-turcs, ça ne pouvait donc qu'être les mêmes fanatiques religieux qui, en Cilicie, auraient initié les massacres des Arméniens chrétiens, principaux bénéficiaires par ailleurs du rétablissement de la Constitution de 1876 imposé au padichah par les Jeunes-Turcs fin juillet 1908!  C'était d'une logique imparable, et cela ne nécessitait aucune investigation, ni démonstration, ne souffrait aucune contestation!  Explication commode d'autant mieux acceptée par les libéraux européens, notamment de la gauche laïcarde française, que les massacres de 300000 Arméniens en 1894-1896 sous le pouvoir hamidien étaient encore frais dans les mémoires, comme on le constate à leur évocation chez Adossidès et d'Annezay.  S'il est vrai que la veille de l'attaque en 1939 contre la Pologne, où des exterminations de masse étaient déjà projetées, Hitler avait ôté les derniers scrupules de ses généraux en disant : "Qui se souvient encore de l'extermination des Arméniens?", les Jeunes-Turcs, ceux du moins éduqués en Europe, auront-ils pensé, en comptant sur l'amnésie et la passivité des sphères intellectuelles françaises qui leur étaient inconditionnellement acquises : "Qui en France se souvient encore des massacres des Vendéens?"
       "Au lieu de punir énergiquement les coupables - et ils étaient nombreux, - le gouvernement tergiversa, dans le but évident d'épargner les musulmans", dit Brézol dans son introduction.  Ainsi donc, alors qu'en Cilicie le pouvoir jeune-turc se gardait de châtier les nombreux égorgeurs pour ne pas s'attirer l'hostilité de la masse musulmane à travers l'Empire, ce même pouvoir victorieux de l'insurrection chériatiste dans la capitale ne craignait pas de pourchasser impitoyablement, de torturer à mort et d'exécuter près de deux mille insurgés faits prisonniers à l'issue de dix jours d'affrontements armés.  Comment comprendre ce deux poids, deux mesures, cette différence de traitement à l'égard des coupables que, manifestement, tout semblait unir sinon que le pouvoir jeune-turc profitait de ce que l'attention des Européens était accaparée par "l'insurrection autrement plus grave" dans la capitale pour faire massacrer, en quelque sorte derrière l'écran de cette insurrection, une partie considérable de l'élément homogène arménien de Cilicie, accusé d'être trop prospère, trop influent?
       Autre affirmation qui soulève des interrogations : "Le rapport de la Délégation gouvernementale envoyée à Adana montra qu'en plus des différentes causes d'animosité entre chrétiens et musulmans, il y avait eu l'incapacité et le manque d'énergie des valis et des autres autorités locales", poursuit Brézol en dépit de "l'Acte adressé conjointement aux patriarcats et aux vicariats des différents cultes chrétiens à Constantinople et au chef spirituel des protestants de Constantinople" le 18 août 1909 par "tous les chefs spirituels chrétiens d'Adana" cité par lui-même, où les signataires démontrent l'inanité de l'argument "d'incapacité et de manque d'énergie" : "Elle (la Cour martiale d'Adana) tâche d'innocenter tout à fait l'ex-Vali Djévad bey et le général de division Moustafa Remzi pacha, sous prétexte que le premier était un incapable et le second un ramolli.  Cependant le Vali n'était pas un incapable ; et nous sommes tous fermement convaincus qu'il permit volontairement ces actes d'atrocité en manquant de s'acquitter des devoirs d'un Vali.  Le général de division Moustafa Remzi pacha n'était pas non plus un ramolli, mais c'était un organisateur d'événements de ce genre, même dans le passé.  La preuve c'est qu'il conduisit lui-même les événements de Marache.  Est-ce dans un but politique de vouloir qualifier ces gens-là, l'un de ramolli et l'autre d'incapable?  Nous craignons fort que la Cour Martiale, poussée par de pareils raisonnements, ne veuille bénévolement les innocenter complètement ou bien qu'elle ne se borne à leur infliger une peine insignifiante.  (...)  Nous sommes fermement convaincus que tous les actes précités furent commis par le gouverneur Djévad bey, avec la connivence du général Moustafa Remzi pacha.  D'autant plus que les massacres commencèrent par un commandemant tirez et prirent fin par un autre cessez, donnés tous les deux par le Vali soi-disant incapable et par le ramolli Moustafa Remzi pacha!  Ce sont là, pensons-nous, des actes ourdis et prémédités, plutôt que des preuves d'incapacités et de ramollissement."
       Alors que des preuves ont été administrées et des témoignages portés dans les mois qui ont suivi - et cela bien avant la publication de son ouvrage -, sur la responsabilité du Comité Union et Progrès, ayant mis de surcroît hors de cause le sultan Abdul-Hamid, n'est-ce pas encore cette incrédulité et cette difficulté à désavouer les Jeunes-Turcs réformateurs, libéraux, constitutionnalistes, centralistes à la mode jacobine, laïcs, qui fait dire péremptoirement à Brézol que les 30000 Arméniens furent "massacrés pour le bon plaisir d'Abdul-Hamid, de triste mémoire"?
       Difficile de ne pas relever également la naïveté des chefs spirituels chrétiens dans le pathétique appel à l'aide lancé le 19 août 1909, sans doute en désespoir de cause et en tout dernier recours, au nouveau sultan Mehmed Rechad mis sur le trône par les Jeunes-Turcs victorieux des chériatistes dès la répression de l'insurrection dans la capitale, une créature aveulie par trente années de réclusion dans le harem, rendu paranoïaque par la crainte permanente d'être assassiné en vertu de la loi pluriséculaire du fratricide, et qui ne devait pas même avoir la plus petite idée de ce en quoi consistait l'Empire ottoman, ses nationalités et ses problèmes.
       Il y a, enfin, la préface de Pierre Sales, totalement séduit et fasciné par les Jeunes-Turcs, où les considérations les plus élogieuses formulées à leur endroit militent, elles aussi, en faveur de ce parti pris incompréhensible près de deux ans après les massacres.
       A la lumière des témoignages et d'études d'autres auteurs contemporains de Brézol qui accusent les Jeunes-Turcs d'être les instigateurs des massacres (Duckett-Ferriman n'a pas choisi par hasard d'intituler son étude "Les Jeunes-Turcs et la vérité sur l'holocauste d'Adana"), on pourrait également discuter de la pertinence cent ans après du titre généralisateur et imagé de son recueil emprunté à Victor Hugo, car s'il est vrai que l'écrasante majorité des massacreurs fut recrutée parmi les musulmans, leurs appartenances éthniques ne permettent pas une telle généralisation, sauf à considérer que les Arméniens massacrés étaient eux aussi des Turcs mais chrétiens ; les massacreurs étaient en effet aussi hien Circassiens, Druzes, Kurdes, Bédouins, tziganes, descendants de Bosniaques et autres mohadjirs transférés et implantés dans cette partie de l'Asie Mineure à partir des années 1850.
       Ces observations étant faites, le travail de Brézol fait partie d'une série d'ouvrages, pas très nombreux, qu'il est indispensable d'avoir lus pour acquérir les bases nécessaires à la compréhension non seulement des mobiles de ces massacres mais aussi de leur influence sur l'évolution de l'Empire ottoman des Jeunes-Turcs et du destin du peuple arménien.
       En annexe de cette réédition figurent quelques chapitres, présentés pour la première fois en français, des mémoires précieux de Hakob Terzian intitulés "Le désastre de Cilicie" ; ce témoin des massacres y rapporte notamment que c'est bien sur les instances du consul anglais et des autorités ecclésiastiques arméniennes de la capitale que les Arméniens d'Adana livrèrent leurs armes après la première phase du carnage, pour se trouver dans l'incapacité totale d'assurer leur légitime défense lors de la seconde phase infiniment plus violente.


                                                                                         Hratch BEDROSSIAN

 

Par Le Cercle d'Ecrits Caucasiens
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Mercredi 13 janvier 2010 3 13 /01 /Jan /2010 19:20

                        PREFACE POUR LA PRESENTE REEDITION


       "A la conférence de Lausanne, qui se termina par un traité de paix, signé le 24 juillet 1923, les Turcs ont fait figure non seulement de vainqueurs des Grecs, mais très souvent aussi de vainqueurs des Alliés.  Une comparaison rapide du traité du 24 juillet, non seulement avec celui de Sèvres, mais même avec les conditions de paix proposées par les Alliés au début de la Conférence, suffit pour se convaincre que si la Turquie kémaliste n'a pas réussi à restaurer l'Empire ottoman, perdu par la folie jeune-turque, elle a su, du moins, arracher aux Alliés des concessions très importantes, contraires sur plus d'un point, aux intérêts de leurs sujets, et surtout désastreuses pour les populations chrétiennes de la Turquie."
       Voici résumées en deux phrases percutantes par André Mandelstam* la genèse et les conséquences du traité de Lausanne, dont on peut dire qu'il fut la plus grande mascarade diplomatique du 20ème siècle jouée aux dépens notamment des nations chrétiennes de l'empire ottoman martyrisées par le régime jeune-turc pendant la Grande guerre, puis par ses continuateurs kémalistes à partir de 1919, et auxquelles les Alliés avaient promis la liberté.  Ce traité fut une somme de compromissions, de renonciations, de trahisons, de violations d'accords et d'engagements solennels, de lâchetés commis par presque tous les dirigeants européens d'alors, qui trouvent leur origine dans le traité de paix séparée de Brest-Litovsk de mars 1918 entre la Russie des soviets et l'empire ottoman gouverné poar les Jeunes-Turcs du Comité Union et Progrès depuis juillet 1908, puis dans les accords de Moscou du 16 mars 1921 et d'Angora du 20 octobre 1921.
       Quelque temps après la Grande guerre, deux traités enterraient les empires allemand, austro-hongrois et ottoman, que nous qualifierons de camp du Mal puisque celui des agresseurs notamment de petits peuples tels que les Serbes, les Arméniens, les Belges, les Maronites, les Assyro-chaldéens, les Grecs d'Anatolie  : le traité de Varsailles du 28 juin 1919, qui affirmait l'indépendance de la Tchécoslovaquie, de la Pologne, et faisait retour à la France de l'Alsace-Lorraine, et le traité de Sèvres du 10 août 1920, son pendant oriental, qui, en gros, affirmait l'existence d'une Arménie indépendante, d'un Kurdistan autonome, chargeait la France d'un mandat sur la Cilicie, réservait à la Grèce la Thrace orientale avec l'ouest anatolien et réduisait l'empire ottoman à 120.000 km2.  Mais alors qu'en Europe l'Allemagne était fort justement mise à genoux et tenue à l'oeil, en Asie Mineure les vainqueurs, travaillés par les mêmes rivalités qu'au XIXe siècle, se gardaient de désarmer l'empire ottoman vaincu et se contentaient au début de regarder la rébellion kémaliste, les uns, avec scepticisme et curiosité, comme un épiphénomène, les autres avec intérêt et complaisance.
       Sans remonter au traité de Brest-Litovsk et recenser ses conséquences funestes, il importe de revoir le film des événements qui participèrent à l'émergence du mouvement kémaliste et qui conduisirent à cette farce de Lausanne, au mieux présentée comme une justice rendue à la Turquie "envahie et occupée" par les Alliés, au pire passée sous silence par bien des historiens, des chercheurs, des intellectuels notamment français comme Alexandre Adler, Alexandre Jévakhoff**, Jean-Paul Roux***, Jean Marcou****, Jacques Benoist-Mechin***** (la fascination de celui-ci pour la force brutale, entre autres "vertus", lui fera prendre fait et cause pour Hitler) ; il en est qui préfèrent voir les causes de la revanche allemande dans le traité de Versailles, qu'ils osent qualifier de "humiliant pour les Allemands" malgré les 1,4 millions de Français morts et disparus, et poussent le culot jusqu'à comparer Moustapha Kémal à de Gaulle.  Ils se dispensent ainsi de faire la moindre allusion au traité de Sèvres d'août 1920 et à l'accord d'Angora d'octobre 1921, qui marquait le début de la fin de l'influence multiséculaire française au Moyen-Orient.  Peut-être saura-t-on un jour ce qu'ils auraient pensé si un général SS charismatique, profitant de la lassitude et des dissensions des vainqueurs, s'était retranché dans les montagnes de Bavière pour, avec l'aide et le soutien de l'un ou de l'autre, les harceler d'une guerilla sans merci et les obliger finalement à s'asseoir à une table de négociations...
       Déjà au début des années 1920, des observateurs lucides perçurent le désir de revanche allemand, qui devait se concrétiser 20 ans plus tard, en 1939, ainsi que la stratégie et les tactiques correspondantes que cette revanche nécessitait.  La stratégie viserait à combattre en Anatolie le traité de Versailles en détruisant celui de Sèvres : "L'Allemagne, qui n'aspire qu'à la revanche, ne songe qu'à une seule chose : la destruction du traité de Versailles qui entrave ses mouvements.  Elle concentre vers ce but toutes ses pensées, toutes ses énergies et tous ses efforts.  Il n'est point de machination ni de ruse qu'elle n'emploie à cet effet.  (...)  Son but principal est de démontrer la caractère inapplicable du traité afin d'en obtenir la modification.  Nul argument dans ce sens ne pouvait être plus favorable à la thèse allemande que le mouvement d'Angora contre le traité de Sèvres.  Cette résistance des kémalistes démontrait qu'une révision était toujours possible tout en ayant l'avantage d'entretenir en Orient un foyer d'anarchie et de confusion mettant les Alliés aux prises avec des difficultés inattendues et compromettant même leurs relations intérieures.  Il n'était pas d'arme meilleure pour saper ultérieurement le traité de Versailles.  Le traité de Sèvres, qui semble l'objet unique du mouvement d'Angora, et que l'on voudrait faire croire comme étant seul en cause, fait pourtant partie de l'édifice de la paix, tel que la Conférence de Paris l'avait conçu.  Il fut rédigé dans le même principe, sur les mêmes bases, et dans le même esprit que les autres par les puissances qui voyaient dans le traité de Versailles la règle de l'Europe nouvelle.  Porter atteinte au traité de Sèvres, c'est porter atteinte directement aux principes et aux idées de la paix de Paris et, par conséquent, au traité de Versailles."******
       Très vite, les Allemands, réduits à l'impuissance sur leur sol, vont exploiter les dissensions entre les vainqueurs et, parfaitement conscients de leurs vieilles rivalités, qui ne demandaient qu'à resurgir en Asie Mineure, vont repasser à l'action en Anatolie avec le soutien des bolchéviques, leurs alliés contre l'Entente.  La tactique consistera à combattre en Anatolie les Alliés, à les épuiser et à parachever leur lassitude, et les Allemands trouveront en Moustapha Kémal un personnage dévoué à leur cause depuis longtemps, ayant déjà servi sous les ordres de Liman von Sanders : "Mustapha Kemal est un homme de culture moyenne.  Il est très ambitiueux, habile et rusé, souvent de mauvaise foi.  Energique cependant et tenace, il est l'admirateur fervent de la pensée allemande et de l'esprit d'organisation germanique.  Il arrive à se faire remarquer, pour la première fois, lors de la révolution de 1908.  Mis de côté par de plus habiles que lui, Enver par exemple, il conserve vis-à-vis de celui-ci une haine irréductible."*******  L'occasion de passer aux choses sérieuses se présente lorsque "Damad Ferid pacha crut opportun de l'envoyer en province en lui donnant le titre d'inspecteur général du 3e Corps d'Armée.  Il s'agissait d'éloigner un soldat remuant et de profiter en même temps de ses talents d'organisateur pour maintenir intactes les forces militaires dont la démobilisation était exigée par l'armistice."********  "C'est ainsi que Djelal Nour, chargé de promesses, en passant par Bakou, à Erzeroum, accompagné d'un Etat-major composé d'officiers allemands et de techniciens de toute sorte - à l'heure qu'il est, ils se trouvent encore à Angora - chargés de former les premiers cadres de l'organisation intérieure de l'Etat kémaliste.  Me trouvant en ce moment à Constantinople, je reçus d'un de mes amis, professeur allemand (il professa pendant les premières années de la guerre au lycée de Galata Seraï à Constantinople) une lettre.  Tout en y déplorant le sort de la Turquie, il me disait : "Si, par hasard, un autre Enver surgissait en Turquie, celle-ci pourrait, peut-être, être sauvée!.."  Cet Enver existait de fait : c'était Kemal!  Kemal avait toutes les chances de réussir.  Restait à faire le premier pas.  C'était chose relativement facile.  Agissant en conséquence, Kemal obtenait du gouvernement Damad Ferid de confier au héros de Dardanelles l'oeuvre, ingrate quant aux apparences, de procéder à la dissolution de l'armée anatolienne, conformément aux clauses de l'armistice."*********
       On est début 1919, et à partir de ce moment le mouvement kémaliste ne pourra plus être enrayé, et ce que les auteurs appellent une déchéance ne s'arrêtera plus.  Les étapes les plus importantes en seront sans conteste l'accord d'Angora d'octobre 1921 signé entre Henry Franklin-Bouillon, l'émissaire d'Aristide Briand, et Youssouf Kemal, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement d'Angora, et enfin l'armistice de Moudania du 11 octobre 1922 qui consacrait la "défaite" de l'armée grecque face aux kémalistes soutenus par les alliés des Grecs eux-mêmes.
       C'est auréolé de sa victoire sur les Grecs en janvier 1921 à Inönü, de celle remportée avec Moustapha Kemal à Sakarya en septembre de la même année, toujours sur les Grecs trahis par l'Italie d'Orlando, la France de Millerand et la Grande-Bretagne de Lloyd George, qu'Ismet-pacha, "le jeune et brillant chef des armées (de la petite Turquie)", se présentera à Lausanne en novembre 1922 à la tête de la délégation turque.  Il n'aura en face de lui que des diplomates "européens vieillis, timorés et désunis", des ronds-de-cuir, représentant des gouvernements qui ont sur la conscience les lâches abandons des Arméniens en Transcaucasie, des Français et des Arméniens en Cilicie, des Grecs en Anatolie de l'ouest, et qui n'ont qu'une hâte : faire oublier les victimes de leurs trahisons qu'eux-mêmes ont dans leurs placards ; il tiendra bon face à eux jusqu'à ce qu'il leur ait arraché le traité de Lausanne, l'acte de naissance de la Turquie kémaliste.  En octobre 1922, Lloyd George n'avait-il pas déjà donné le ton, pour ne pas dire le signal de la débandade, en affirmant devant son Parlement : "Les génies sont rares dans l'histoire de l'humanité.  Mais, par malheur, la providence a fait naître chez les Turcs un génie qu'il nous a fallu combattre (sic).  Il nous était impossible de vaincre un génie comme Moustapha Kemal."  Surtout en l'ayant combattu avec une mollesse exemplaire...*
       Parmi les nombreux mérites, cette étude démontre que les kémalistes, par leur idéologie et actes, étaient les dignes successeurs des Jeunes-Turcs de 1914-18, démythifie la laïcité turque : "L'une des causes principales du laïcisme soudain des chefs de la Turquie révolutionnaire a été le mal d'argent.  Douze années consécutives de guerre ont mis le Trésor public a sec.  A sa portée, cependant, dormaient les richesses incalculables de la liste civile et des biens wakoufs  (...)    Le terme laïque n'a pas d'équivalent en turc ; force a été de l'emprunter à la langue française pour l'adjoindre en qualificatif à celui de république.  Cependant la langue turque  possède le vocable laïc qui signifie "comme il faut".  Et de la sorte le brave paysan ou artisan turc, et aussi bon nombre de hodjas, en lisant les journaux ou les proclamations, se réjouissent de se savoir citoyens d'une République laïque (Laïc Djumhouriète), autrement dit d'une "République comme il faut"!", prédit 1939 : "Ce fameux traité n'est qu'une machine de guerre à retardement", et la cession en 1937 à la Turquie d'Alexandrette promise à la Syrie : "C'était admettre un contrôle turc indirect sur un pays administré par la France ; M. Franklin-Bouillon sachant qu'en mai 1921, après le rejet de la Convention de Londres par la Grande Assemblée, une délégation, présidée par Rafet Pacha, avait failli venir demander à Beyrouth le retour d'Alexandrette et d'Antioche à la Turquie, aurait été mieux inspiré de rappeler ses exigeants interlocuteurs, si jaloux de leur souveraineté, au respect des droits d'autrui."
       Si, lors de sa parution en 1924, cet ouvrage n'a pas dû constituer une révélation, tant le sujet était connu des nombreux spécialistes de l'empire ottoman et du mouvement kémaliste, aujourd'hui il devrait faire réfléchir ceux qui ont fait de la Turquie contemporaine leur domaine de prédilection, tant une certaine historiographie kémaliste bien huilée et très active a désinformé depuis plus de 70 ans.


                                                                                            Hratch BEDROSSIAN
                                                                       chercheur indépendant en histoire.








  













 


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  • la préface est une présentation d'un livre. Après la 4ème de couverture, elle permet de se forger une idée sur le contenu du livre.

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