"AU PAYS DE L'EPOUVANTE, L'ARMENIE MARTYRE" de Henry BARBY, correspondant de guerre du Journal (1917)

Publié le par Le Cercle d'Ecrits Caucasiens


                                                   PREFACE



      Publié à Paris en 1917, l'ouvrage de Henry BARBY est l'un des premiers témoignages sur "l'Arménie Martyre".  Correspondant de guerre du Journal, l'auteur n'en est pas à sa première couverture de théâtre de guerre.  En 1912-1913, il a suivi les guerre balkaniques aux côtés des Serbes.  Il connaît donc bien la situation dans les Balkans et les effets traumatisants que la débâcle turque a eus dans l'Empire ottoman lorsqu'il arrive au Caucase au début du printemps 1915.
      Peut-on pour autant attacher du crédit à son témoignage?  N'y voir qu'un simple ouvrage de propagande, d'un genre qui fleurit durant les périodes de guerre?  On aurait pu le penser, si les événements relatés par l'auteur n'avaient pas le caractère exceptionnel que constitue l'extermination systématique d'un peuple.  Devant cette réalité atroce, H. BARBY a non seulement accompli son métier, en informant, mais aussi rassemblé des témoignages et des matériaux avec la volonté manifeste de dénoncer ces violences d'Etat et les responsables de ces crimes.
      On pourra aussi objecter que son statut de journaliste français, de citoyen d'un pays allié de la Russie, le place dans le camp de la Triple-Entente et ne lui donne à voir le front du Caucase que d'un seul point de vue.  Cela est vrai, mais tout autant que les horreurs qu'il découvre en arrivant dans les bagages de l'armée russe du Caucase.  Il ne dispose pas du reste que des seules informations communiquées par l'état-major russe.  A Van, Bitlis, Mouch, Trébizonde, Erzerum et Erzincan, il observe non seulement des destructions qui n'ont rien à voir avec les effets de la guerre, mais rencontre des diplomates américains et italiens ou des missionnaires américains qui ont été témoins des méthodes employées par l'Etat jeune-turc pour éradiquer à tout jamais la présence arménienne dans ces contrées.  Et il nous fait profiter du regard de ces observateurs horrifiés.  Il n'a certes pas le recul que l'Histoire peut apporter, mais comprend déjà le mécanisme général employé par le gouvernement jeune-turc pour aboutir à ses fins.  La force principale de son témoignage reste toutefois les observations qu'il fait sur le terrain, un peu plus de six mois après les tueries de la fin du printemps et de l'été 1915.  Partout, les traces des massacres et des pillages sont encore visibles : les carcasses de maisons calcinées, les églises et les cimetières rasés, les charniers, les restes d'humains n'ont pas eu le temps de disparaître.  Ses observations ont une valeur d'autant plus estimables qu'il est l'un des rares journalistes occidentaux présents sur le terrain à cette époque.
      Dans son souci d'exhaustivité, H. BARBY a également cherché à dresser un bilan chiffré des crimes commis.  Il est là tributaire d'informations qui ne peuvent être qu'approximatives, puisqu'elles n'émanent pas de leurs organisateurs et de l'administration jeune-turque, dont nous savons aujourd'hui qu'elle tenait une comptabilité précise de ses actes et en rendait compte à Constantinople.  Il ne faut donc prendre les chiffres donnés par l'auteur que pour ce qu'ils sont : l'indication d'une volonté systématique de destruction.  D'autant qu'au moment où H. BARBY achève d'écrire son livre, fin 1916, il ignore encore que ce qu'il décrit comme le massacre des Arméniens ottomans ne constitue que la première phase  du génocide, qui voit la quasi destruction des populations des régions historiques de l'Arménie et la déportation des communautés de l'ouest anatolien vers les déserts de Syrie et de Mésopotamie.  La deuxième phase, qui vise précisément à l'extermination des rescapés "installés" au sud, ne semble avoir été décidée qu'au printemps 1916 et n'est mise en oeuvre qu'à partir de juillet, pour ne s'achever qu'en décembre.  Autrement dit, plusieurs centaines de milliers d'Arméniens survivaient encore, en juillet 1916, hors de leur patrie d'origine, en terre arabe, mais H. BARBY ne pouvait évidemment pas savoir ce qui était en train de s'accomplir à l'abri des regards indiscrets dans l'immensité du désert.  C'est à la lumière de ces précisions qu'il faut lire le chiffre de 900.000 survivants qu'il avance.
      Son discours sur la responsabilité allemande dans le crime commis par les Jeunes-Turcs est par contre plus suspect.  Il relève certainement de la propagande générale que les Français et les Britanniques utilisaient abondamment pour stigmatiser le "militarisme allemand" et ses méthodes violentes, radicales.  Ce dossier sensible est aujourd'hui examiné de près par les historiens et les avis sont partagés sur le rôle de l'Allemagne de Guillaume II.  Il est en tout cas acquis que certains milieux politiques et les réseaux religieux ont manifesté leur désapprobation et exercés certaines pressions sur le commandement allemand et le gouvernement, pour que les crimes commis par les Jeunes-Turcs contre les populations civiles arméniennes cessent.  Il est de même acquis que certains consuls allemands, voire des ambassadeurs sont intervenus auprès des autorités turques pour demander des explications à ce sujet.  En d'autres termes, ces horreurs ont attiré l'attention des Allemands, les ont pour le moins embarrasés, mais il est difficile d'affirmer que le Kaiser les a cautionnées.  Il a en tout cas choisi de fermer les yeux, et de ce point de vue on peut considérer que les alliés allemands des Jeunes-Turcs ont, sans doute pour des considérations militaires et politiques, eu une certaine responsabilité.  On peut aussi affirmer, sur ce point, que la France et la Grande-Bretagne n'ont pas facilité la tâche de l'Allemagne en faisant de la "complicité allemande" l'un de leurs principaux thèmes de propagande.  Ce faisant, elles ont pratiquement obligé celle-ci à se défendre de ces accusations et du même coup à se solidariser avec son alliée turque.
      Si Henry BARBY ignore naturellement le rôle effectif d'organismes spécialement formés pour mener à bien d'une part l'extermination - le Techkilati Massussa ou Oganisation spéciale, formés d'escadrons de "bouchers humains" sous les ordres du Comité central jeune-turc - et d'autre part pour s'accaparer les biens des "déportés" arméniens - les commissions des Emvali metruke ou "biens abandonnés" également aux ordres du comité Union et Progrès -, il n'en perçoit pas moins les effets de leurs actions sur le terrain et nous les rapporte en détail.  En décrivant les événements survenus dans les provinces orientales avant l'ordre de déportation, il inventorie les provocations par les Jeunes-Turcs à l'égard des populations arméniennes ; il démonte la propagande du gouvernement visant à faire des Arméniens des "ennemis intérieurs" et du même coup à légitimer la violence qu'il s'apprête à déclencher contre eux.  D'une certaine façon, avec les informations dont il disposait alors, H. BARBY a déjà compris l'essentiel du mécanisme de ce génocide, alors que celui-ci n'est pas encore, nous l'avons dit, achevé.  Les liens qu'il fait entre les événements qui précèdent le "décret du 20 mai (2 juin) 1915" et les déportations en est la meilleure preuve.
      Ce "décret" auquel il se réfère, en donnant une date fautive, est en fait la "loi provisoire de déportation", dont le principe a été adopté en conseil de ministres le 13 mai, mais qui n'a été partiellement publiée dans la presse stambouliote que le 27 mai et n'est paru au Journal officiel (Takvimi Vakayi, n° 3586) que le 21 juin 1915.  C'est apparemment pour les besoins des administrations locales que le gouvernement jeune-turc s'est vu contraint de donner un cadre "légal" à son programme d'extermination, ce que Henry BARBY a très tôt compris et expliqué dans un travail qui fait honneur à la profession de journaliste.


                                                       Raymond H. KEVORKIAN
                                                       Historien, directeur de recherches

                                                                                         Avril 2004.     
 



 
 

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