"ARMENIENS ET JEUNES-TURCS, LES MASSACRES DE CILICIE" par Alexandre ADOSSIDES (1910)

Publié le par Le Cercle d'Ecrits Caucasiens

                    PREFACE POUR LA PRESENTE REEDITION


      Le centenaire des massacres en avril 1909 de plus de 30.000 Arméniens de Cilicie ne pouvait être évoqué sans la réédition de cette étude à la fois synthétique et complet d'Alexandre Adossidès.  Elle fait partie de la série d'ouvrages publiés par des auteurs occidentaux, tels que Frederick Z. Duckett-Ferriman, Georges Brézol, Jean d'Annezay, Rose Lambert, sans parler des témoignages de Hakob Terzian, du pasteur Hambartzoum Achdjian, d'Archakouhi Téodik, de Sourène Partévian, qui restent encore à traduire en d'autres langues depuis 100 ans...
      On peut se demander si l'ouvrage d'Adossidès n'est pas l'énième d'une série qui n'apporterait rien de plus à la connaissance des faits, mais tel n'est pas le cas lorsqu'on considère l'importance de ces massacres tant sur le destin futur des Arméniens de l'Empire ottoman que sur la consolidation du régime génocidaire jeune-turc.  Adossidès décrit certes les mêmes événements que les auteurs précités, mais il se réfère à des témoins oculaires qu'on ne retrouve pas toujours chez eux.  Ces recoupements militent naturellement en faveur de la véracité sur le déroulement et sur la férocité des massacres.  Mais comme tout auteur ayant sa propre sensibilité et ses propres conceptions, philosophiques et autres, Adossidès présente une analyse des tenants et des aboutissants de ces massacres qu'il convient de commenter, surtout qu'on y constate un certain nombre de contradictions flagrantes notamment sur les responsabilités, malgré la vision claire du contexte général qu'on décèle chez lui.  Peut-être l'auteur faisait-il partie de ces milieux intellectuels européens et particulièrement français où l'on vit volontiers dans ces massacres sous le nouveau régime constitutionnel un accident de parcours ou l'ultime soubresaut du despotisme hamidien.
      A l'occasion de cette réédition, compte tenu des études déjà publiées et d'autres sources consultées, il n'était pas possible de passer sous silence ces contradictions, dont l'analyse ne peut conduire qu'à mieux cerner la vérité.
      Comme tous les auteurs, Adossidès insiste avec justesse sur l'hostilité de l'élément musulman à toute réforme qui prétendait faire des chrétiens ses égaux en droit ; il n'y avait en effet aucune raison que les réformes promises par les Jeunes-Turcs soient vues d'un bon oeil plus ce que celles initiées au cours du XIXe siècle par les sultans, d'autant plus que les Jeunes-Turcs formés à l'école du positivisme comtien et de la libre pensée française étaient eux-mêmes considérés comme les pires des mécréants.
      La contradiction la plus manifeste consiste à reconnaître que "Or, nul n'a pu fournir la preuve de sa culpabilité (d'Abdul-Hamid) dans l'affaire de Cilicie", mais d'affirmer que "La responsabilité de ce monstrueux attentat incombe toute à la réaction et au régime hamidien", étant entendu que distinguer Abdul-Hamid de la "réaction" et du "régime hamidien" est un exploit perdu d'avance.  L'avocat Hakob Babikian, l'un des deux membres de la commission d'enquête chargés par le Parlement ottoman de se rendre sur les lieux des carnages, de faire la lumière sur leurs causes et d'en désigner les coupables afin qu'ils soient traduits devant les cours martiales, n'est évoqué qu'en quelques courtes phrases.  Or Adossidès, qui se trouvait en novembre 1909 encore à Constantinople, pouvait difficilement ignorer les conclusions de Babikian, membre lui-même du parti jeune-turc d'Union et Progrès, qui désignait clairement les autorités jeunes-turques de Cilicie et de la capitale comme étant les inspirateurs des massacres et déchargeait le sultan Abdul-Hamid de toute responsabilité.  Pour Adossidès, Babikian aurait succombé à une mort inexpliquée la veille de la lecture au Parlement de son rapport et de ses conclusions gravissimes pour le régime, alors qu'il était un secret de polichinelle qu'il fut assassiné.  C'est la même conviction qu'exprime le pasteur Hambartzoum Achdjian, présent à Adana lors des massacres, dans ses mémoires intitulés "Le massacre d'Adana et souvenirs de Konia" (en arménien) : "Le député d'Andrinople Hakob ef. Babikian est la victime de ce secret et de cette découverte.  Ainsi donc le responsable réel du massacre d'Adana sont le Comité Union et Progrès, le nationalisme et le chauvinisme turcs."
      Si, comme l'affirme l'auteur, la réaction hamidienne cherchant à renverser le régime constitutionnel est le principal, voire seul coupable du carnage, et si "le gouvernement ottoman, aussi bien que le Comité Union et Progrès, ayant conscience de la force du parti révolutionnaire, plutôt que de se risquer à sévir contre les coupables, ont préféré broder le thème d'une révolution arménienne", on doit se demander pourquoi aucun des responsables avérés de haut rang, qui auraient "profité" de l'insurrection anti-constitutionnelle éclatée au même moment dans la capitale pour lancer la populace musulmane sur les Arméniens accusés d'être les suppôts du régime, ne fut envoyé à la potence, ni même jeté en prison, alors que dans la capitale les Jeunes-Turcs victorieux ne se privaient pas de torturer à mort des centaines de leurs adversaires réactionnaires vaincus?  Un début d'explication se trouve sous la plume du Jeune-Turc Youssouf Fehmi qui écrit en 1913 dans "La révolution ottomane" publiée en 1913 à Paris : "Après un an de patientes recherches, nous sommes en mesure de faire ici l'histoire succincte des fameuses journées d'avril 1909.  Nous savons enfin aujourd'hui qu'Abdul-Hamid n'a joué aucun rôle dans l'insurrection et que c'est le Comité Union et Progrès lui-même qui provoqua le mouvement pour perdre définitivement celui qui était coupable d'être trop riche et d'avoir sincèrement voulu faire un nouvel essai loyal du constitutionnalisme parlementaire."  Plus loin, sur la répression de la "réaction" : "Les arrestations continuent.  La cour martiale fonctionne.  Les suspects sont  amenés.  La cangue aux pieds, on les interroge.  Ils sont tous musulmans ; parmi eux, il n'y a pas un seul chrétien.  Ce sont les espions du Comité qui ont dressé la liste.  Une trentaine de softas dénoncés pour avoir crié le 13 avril "à bas le Comité" sont condamnés à manger du pain empoisonné.  On n'osa pas les faire pendre par peur d'une nouvelle insurrection.  Le poison suppléa la potence.  Des officiers supérieurs loyalistes qui refusèrent de trahir le sultan sont battus par des soldats saloniciens, sous les yeux du tribunal militaire.  (...)  Voici quelques noms de ceux qui furent pendus publiquement.  Ces pendaisons du reste n'ont eu lieu que pour donner le change, pour cacher les tueries sans jugements, le poison, la chasse à l'homme à coups de crosse, dans la rue, dans les maisons, les champs, les mosquées même."
      Sur d'autres points, Adossidès a tout à fait raison, notamment l'attitude conciliante du Conseil laïque de l'Assemblée parlementaire arménienne à l'égard du pouvoir jeune-turc et les tensions au sein de cette Assemblée entre laïcs et ecclésiastiques : "L'élément laïque du conseil du Patriarcat se montre également très conciliant au gré des ecclésiastiques."  Voici un bref extrait des minutes de la séance du 6 mai 1909 de cette Assemblée consacrée aux massacres de Cilicie où les deux camps s'affrontent, les ecclésiastiques se montrant plus lucides, réalistes et même plus dignes que les laïcs :
      "Evêque Hmaïak.- Je suis étonné que le Bureau national nous soumette la proposition d'une démarche, alors que nous avons déjà épuisé ce moyen.  Des démarches, nous en avons accomplies les 5/18, 13/26 et 16/29 avril.  La première fois, avec l'approbation d'une partie des députés nationaux, qui a été exprimée lors de la réunion à l'Atelier d'Art de Péra, nous nous sommes rendus avec le Président du Conseil laïque, Kétchian ef. et Bahri ef. à la Sublime Porte où nous nous sommes présentés au grand vizir qui a fait de grandes promesses.  Sous la direction de l'évêque vicaire patriarcal, nous avons fait la deuxième démarche toujours auprès du grand vizir, en nous rendant à sa résidence.  Et la troisième démarche, nous l'avons accomplie auprès du commandant de l'Armée de libération Chevket pacha .  En dépit de la bienveillance qui nous a été manifestée, aucune n'a été suivie de résultat pratique.  Les députés du Parlement peuvent bien avoir de très bonnes intentions et notre souverain Mehmed V peut bien être animé de sentiments de bonté paternels, mais quand le Parlement ottoman refuse l'envoi d'une commission d'enquête, quand la sécurité publique n'existe pas dans les provinces, à quoi bon dès lors renouveler nos recours?  Les 30.000 livres qui doivent être envoyées par le gouvernement seront distribuées aux Turcs, nous pouvons nous adresser partout, proposer tout, cela ne sert à rien!  Selon moi, le moyen le plus pratique, pour tendre une main secourable à nos frères et soeurs sinistrés, consistera à leur procurer médecins, médicaments, vivres.  Toute action est inutile : nous devons fermer le Patriarcat et les églises.  Notre Eglise est au bord de la dislocation et le peuple arménien de la destruction.
      Archiprêtre G. Balakian.- Monseigneur Hmaïak m'a devancé, et ce que je devais proposer, c'est lui qui l'a fait.  Chahrikian ef. nous a présenté article par article les propositions du Bureau, où l'accent était mis en particulier sur le cas des femmes arméniennes islamisées et épousées de force.  Il est proposé aussi que le peuple arménien participe aux frais du monument à ériger à la mémoire des martyrs de l'Armée de libération.  Je crois que la question de la collecte pour ce monument est secondaire ; jusqu'à présent, la nation n'a pas ménagé sa contribution à ce genre de collectes ; encore dernièrement les Arméniens ont été les premiers à participer à la collecte en faveur des brûlés de Tchirtchir.  Il paraît que le gouvernement va envoyer 30.000 livres à Adana ; cela fait une livre par personne massacrée ; apparemment on nous a pris pour moins que des moutons.  Je propose que le clergé prenne cette fois l'initiative d'aller remettre les clés du patriarcat et des églises au gouvernement.  Il faut recourir à ce genre de moyen que nous n'avons pas utilisé jusqu'à présent
."
      Membre éminent du Conseil laïque et de la société arménienne de la capitale, Grigor Zohrap, adepte des mêmes convictions philosophiques que les Jeunes-Turcs, - lesquels, faut-il le rappeler, le feront déporter et assassiner en été 1915 -, tient, lui, ce discours lénifiant : "Sur les événements survenus, nous pouvons réfléchir soit avec le coeur, et dans ce cas nous devons approuver Sa Révérence Hmaïak et le révérend père Grigoris, soit avec l'esprit du Bureau, et alors nous devons nous conformer aux propositions du Bureau.  Avant tout, nous devons comprendre que le désastre qui s'est produit est l'un des derniers soubresauts de l'ère hamidienne.  Je suis sûr que nos compatriotes turcs, que je distingue de la populace, éprouvent de la compassion pour nous.  Etant l'un des membres le plus indigne du Parlement ottoman, je demande que nous ayons confiance dans les dispositions bienveillantes de cet organe suprême..."*
      Le lecteur trouvera pages 135-187 le témoignage court mais très dense et poignant de Jean d'Annezay qui, parti de Beyrouth, s'était rendu sur les lieux dès le mois de juin.  On sent l'auteur frémir d'indignation dès les premières lignes, lorsqu'il fustige Clemenceau pour son mutisme alors qu'en 1895 le même s'élevait contre les massacres appelés communément hamidiens ; c'est qu'alors Clemenceau était député d'opposition, et il lui fallait une grande cause humaniste à défendre à l'occasion de laquelle il pouvait donner libre cours à son talent d'orateur.  Mais voilà, les massacres de Cilicie, malgré que les victimes soient les mêmes qu'en 1895, ne se déroulaient plus sous le règne du sultan liberticide et sanguinaire mais sous le régime constitutionnel des Jeunes-Turcs laïcs et libéraux se réclamant de la révolution française, si proches idéologiquement de Clemenceau, comme d'ailleurs de Jaurès, dont on se demande où était passée la capacité d'indignation lors de la séance de l'Assemblée nationale du 17 mai 1909.
      La colère d'Annezay bout carrément à la vue des cuirassés européens ancrés devant Mersine : "Sur l'eau aujourd'hui d'azur lisse, les cuirassés sont immobilisés devant Mersine ; formidables et sombres, semblant de petites villes de métal gris, ils tendent vers les quais leurs longs canons comme des doigts sévères qui menacent... mais ils ne frapperont pas.  Cependant ils intimident et rassurent ; la ville et les vergers environnants sont pleins de réfugiés qui s'écrasent à l'abri de leur protection illusoire.  Peut-on dire pourtant qu'ils ne fassent rien?.. Non! ils dansent!  A la société de Mersine ils offrent des bals - sans doute de consolation.  Et pendant qu'on valse sur le pont, les pauvres corps mutilés passent en dessous, à fleur d'eau, au clair de lune...  Cela peut s'appeler littéralement : danser sur des cadavres.  Et c'est à cela pourtant que s'est borné le rôle de nos navires en Orient."
      Plus loin l'auteur résume, si on peut dire, magnifiquement toute l'ampleur des destructions et de la sauvagerie des destructeurs : "Accumulez les images de toutes les catastrophes réunies, joignez à l'incendie le tremblement de terre, la collision de chemin de fer, le sac d'une ville, et vous aurez au juste l'idée de cette complète et invraisemblable destruction.  J'ai vu des photographies de Messine, c'était terrible, mais ce n'était qu'un colossal bouleversement qui laissait bien des choses intactes.  Tandis qu'ici il ne reste rien de rien que murs et cendre ; ci-gît Adana!  La ruine est tellement complète qu'il n'y a même plus de détails dans l'horreur.  La rage apportée à détruire les moindres objets subsistants, à déchirer les vêtements et les livres est incroyable ; un souffle de destruction vraiment diabolique a passé sur cette ville, c'est le chef d'oeuvre du génie du mal."
      Mais comme Adossidès, Annezay aussi, contre toutes les évidences, voit dans ces massacres la main d'Abdul-Hamid, parle de "l'ordre venu du sultan en personne, Abd-ul-Hamid II", affirme péremptoirement "Quoiqu'on puisse penser de ses théories révolutionnaires et qu'on partage ou non toutes ses idées, il faut reconnaître que c'est le Comité Union et Progrès qui nous a sauvés.  C'est lui qui a mandé l'armée de Salonique, qui, avec une énergie, une promptitude, une décision incroyable chez des Orientaux, s'est emparée de tous les rouages administratifs, surtout de ce terrible télégraphe, qui lançait des ordres mortels."  Est-ce le catholique qui, parfaitement bien informé des massacres hamidiens de 1895, voit uniquement une vengeance anti-chrétienne du sultan en raison de l'appui des Arméniens à la Constitution et une explosion du fanatisme musulman?  Affirmer en tout cas que "c'est le Comité Union et Progrès qui nous a sauvés (en mandant) l'armée de Salonique", c'est méconnaître que ce sont les bataillons de cette même armée dépêchés à Adana qui se sont joints à la populace excitée par les responsables jeunes-turcs locaux et qui ont commis les massacres entre le 25 et le 27 avril.  Il est évident par contre qu'il n'est absolument pas au courant du rapport et des conclusions de Hakob Babikian.
      Autre bizarrerie qui n'est jamais relevée par les auteurs qui applaudissent au renversement définitif d'Abdul-Hamid : en toute logique, les Jeunes-Turcs réformateurs et laïcs auraient dû, en bons révolutionnaires, abolir le sultanat, mais au lieu de cela ils mettront sur le trône un Mehmet Rechad qui avait passé trente ans dans le harem et dont la santé mentale avait de quoi susciter les doutes les plus sérieux.
      Quoi qu'il en soit, le témoignage d'Annezay sur la rage mise à détruire en avril 1909 tout ce qui pouvait être arménien en Cilicie est absolument incontournable.
      Par ailleurs, quand on sait qu'après ces massacres le régime jeune-turc continua de bénéficier de la complaisance des gouvernements européens, qu'il fut un facteur important du déclenchement de la Première guerre mondiale, au cours de laquelle il perpétra le génocide des Arméniens, que, converti au kémalisme, il contribua à la revanche nazie en 1939, on ne peut ne pas méditer sur cette interrogation prophétique d'Annezay : "Laisser ainsi anéantir un peuple, c'est pire qu'une lâcheté, c'est une complicité, c'est un crime de lèse-humanité ; et qui sait si cela ne pèse pas sur les destinées des nations comme un anathème?.."


                                                                                                  Hratch G. BEDROSSIAN,
                                                                               chercheur indépendant en Histoire.


* Dans les mois qui viennent, nous publierons l'intégralité de ces séances et celles du Parlement ottoman consacrées aux massacres de Cilicie en un livre séparé, où nous les analyserons et les commenterons. HB
  

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