"LE KEMALISME DEVANT LES ALLIES" de Michel PAILLARES (1922)

Publié le par Le Cercle d'Ecrits Caucasiens

                                         En guise d'introduction



      S'il est des ouvrages qui se passent de toute préface, tant leur qualité, leur sérieux, leur profondeur en font des jugements définitifs, "Le kémalisme devant les Alliés" de Michel PAILLARES est bien de ceux-là.  Jugements définitifs mais nullement obsolètes qui, à des périodes cruciales pour la civilisation chargées d'événements graves et lourds de conséquences, aident à s'orienter correctement.
      Il semble que tout a été dit sur le kémalisme ; il a surtout été dit n'importe quoi pour présenter à l'opinion publique occidentale un mouvement incontestablement totalitaire, fanatique et xénophobe comme un bienfait.  Avec une clarté, une précision, et surtout une objectivité et un souci du détail qui font honneur au métier de journaliste, Michel PAILLARES en dévoile la monstruosité en démontrant magistralement sa parenté directe avec le sanguinaire régime jeune-turc "laïque et réformateur", dont les seules victoires furent l'extermination de la nation arménienne et la disparition de l'empire ottoman.  On pourrait dire, après avoir lu ce témoignage : "Jeune-Turcs, bolcheviks, kémalistes et nazis, même combat!", car tous ces fanatiques enragés, pour qui le paradis, pour eux-mêmes, et l'enfer, pour les autres, se trouvent ici-bas, se sont nourris aux mamelles de l'athéisme, du matérialisme, de la négation de l'individu, de la haine des libertés individuelles.  Avec cette différence que, si les régimes jeune-turc, bolchevique et nazi ont, semble-t-il, disparu, le kémalisme, lui, est toujours actif, affublé tantôt du masque de la laïcité, tantôt de celui de la religion.
      Evitant tout amalgame avec l'impartialité qui le caractérise, Michel PAILLARES se garde bien de mettre tous les Turcs dans le même sac.  S'il ne ménage pas les Jeunes-Turcs et les kemalistes leurs héritiers, il n'est pas moins sévères avec les turcomanes sévissant (déjà!) à la fin de la Première Guerre mondiale dans les milieux politiques, diplomatiques, l'armée et la presse, qui vont permettre par leur pusillanimité et leurs trahisons l'avèneement du kémalisme et ouvrir la voie à ceux qui, dix-huit ans plus tard, capituleront à Munich et contribueront au déchaînement du nazisme.
       Rien ne pouvait corroborer le témoignage de Michel PAILLARES mieux que celui d'un Turc, Omer KIAZIM, qui écrit en 1922, lui aussi, en conclusion de la préface, véritable cri du coeur, à son ouvrage "Angora et Berlin, le complot germano-kémaliste contre le traité de Versailles" :
       "... Dépopulation, misère, incertitude pour le lendemain, tel est le tragique bilan de l'oeuvre grandiose que le nationalisme kémaliste-jeune-turc nous convie à admirer.
      Par leur attitude de folle intransigeance, les kémalistes ont acculé notre pays à une impasse.  Un correspondant kemaliste du Tagespost de Graz écrivait le 4 mai 1922 :
      "Au point où en sont les choses aujourd'hui, l'un des adversaires doit périr afin que l'autre puisse reposer en paix ses mains ensanglantées."
       Voilà où en sont les choses aujourd'hui.
       Il nous reste une chance de salut : la révolte du peuple d'Anatolie contre ces mauvais bergers.  Mais peut-on l'espérer?  A l'heure actuelle, nos frères épuisés, découragés, en sont arrivés à envier ceux qui vivent dans la zone occupée par l'armée hellénique.  Les Grecs ont été assez intelligents pour accentuer, par un traitement dont il faut bien reconnaître au moins la justice, la différence qu'il y a entre la vie dans leur zone et le drame quotidien de l'administration kémaliste avec ses enrôlements, ses réquisitions perpétuelles, ses emprunts forcés, son système d'espionnage, de persécution, de cours martiales et de potences, qui rendent l'existence des Turcs plus dure que celle des chrétiens mêmes.
       Depuis deux ans les Grecs font de la pénétration morale ; depuis deux ans les kémalistes dégoûtent les Turcs d'être Turcs.  Nous allons à l'abîme.  Notre pays s'anémie, dépérit, se vide de son sang et de sa richesse.  Le programme nationaliste "La Turquie aux Turcs" a conçu la criminelle folie d'exterminer nos compatriotes chrétiens, les meilleurs d'entre nos artisans et commerçants.
       Notre population n'est déjà pas si dense que nous puissions nous offrir le luxe de ce dépeuplement nationaliste qui ameute contre nous les communautés chrétiennes d'Europe et d'Amérique et achèvera de ruiner la Turquie.
      Tels sont les griefs qui me font repousser toute solidarité nationale avec ces mauvais Turcs, individus rapaces et sans conscience et qui nous obligent à les combattre comme le plus terrible fléau qui se soit abattu sur la malheureuse Turquie."


                                                                                                Hratch G. BEDROSSIAN
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                    AVANT-PROPOS DE MICHEL PAILLARES  

 

 

       Il y a juste vingt-neuf ans, en ce doux et joli mois d'octobre, que je débarquai pour la première fois à Constantinople.  A peine avais-je foulé d'un pied timide le sol ottoman, je recevais une de ces brutales leçons de choses qui vous instruisent bien plus et bien mieux que tous les livres sur le caractère et les moeurs d'un peuple.
       Je m'étais imaginé que les honnêtes gens entraient librement en Turquie comme en France, sans avoir à produire une autorisation quelconque.  Je croyais que la police et la gendarmerie ne servaient, aux frontières, qu'à rendre impossible la fuite des filous et des assassins.  J'étais donc parti de Marseille n'ayant comme pièce d'identité que mon livret militaire.  Durant toute la traversée j'avais l'âme tranquille et confiante d'un jeune homme qui n'a jamais rencontré le mal sur sa route.  Heureux âge qui s'enfuit trop vite, comme un beau rêve!
       Les voyageurs sont poussés, bousculés, dans une tempête d'appels et de cris assourdissants, vers une sorte de hall sombre et triste où des hommes lugubres, coiffés d'un fez rouge et vêtus d'habits noirs, vous arrêtent au passage et vous palpent d'une main indiscrète, vous scrutent jusqu'à l'âme d'un mauvais regard, méfiants, sournois, hostiles.  Soudain des flots de paroles, que je ne comprends pas, me frappent au visage.  Je suis tout ahuri et tout désemparé.  Que me veut-on?
       Je cherche autour de moi un appui, le secours d'un interprète.  Les grands diables qui m'ont interpellé me serrent de plus près ; ils s'agitent, ils s'époumonnent, ils vont jusqu'à me secouer rudement les bras.  Mais voici qu'un Arménien catholique, avec qui j'ai voyagé sur le même bateau, aperçoit de loin ma détresse.  Il accourt etme demande : "Qu'y a-t-il donc? que vous arrive-t-il?" "Je ne sais, lui dis-je, ce que me veulent ces gens-là".  L'Arménien s'explique avec les Turcs, en phrases rapides, et j'apprends que je dois produire un passeport et montrer tous les papiers qui sont dans mes bagages.  J'exprime ma profonde surprise.  Personne ne m'avait prévenu en France que je devais me procurer un laissez-passer.  "Vous avez commis là, m'informe l'Arménien, une très grave imprudence, car vous pouvez être contraint de retourner à Marseille.  Vous auriez ainsi fait un voyage inutile.  Mais ici tout s'arrange avec de l'argent.  Glissez deux pièces de cent sous entre les griffes de ces deux cerbères, et je crois pouvoir vous affirmer que vous coucherez ce soir en ville.  On cherchera tout au plus à fouiller dans votre malle pour s'assurer que vous ne portez pas avec vous des écrits incendiaires.  Sachez que dans ce pays il n'y a qu'un homme et une chose qui comptent : le padischah et le bakchich.  Respectez l'homme, donnez la chose, et toutes les portes s'ouvriront devant vous."  Je suivis le conseil de cet aimable cicerone, qui me paraissait si pleine de sagesse et d'expérience, et bientôt en effet, le Sésame que j'avais invoqué m'aplanit toutes les difficultés comme par enchantement.  On se contente de "visiter" mes bagages.  Toutes mes affaires sont palpées, retournées, comme si elles pouvaient recéler dans leurs flancs tous les fléaux.  Jaquettes, pantalons, chemises, chaussures, chapeaux, rien n'est soustrait à la vigilance de ces lynx.  Et tout à coup un cri rauque de triomphe jaillit des poitrines policières.  Il y a des papiers!  Oui, l'on a trouvé des livres et des journaux.  Et c'est aussi dangereux que des bombes, leur entrée en Turquie est rigoureusement interdite.  Ils portent dans leurs plis trop d'idées subversives qui peuvent faire sauter l'empire.  Que deviendrait l'autorité du sultan, si ses fidèles sujets lisaient le Matin, le Temps, la Lanterne, l'Aurore?  Non, non, que l'on mette l'embargo sur ces feuilles menteuses et irrespectueuses.  La griffe de la censure s'est posée sur les romans, les revues, les quotidiens.  C'est fini, je ne les verrai plus jamais.  On a tout ficelé avec des soins infinis, on en fait un paquet mystérieux sur lequel on trace des signes cabalistiques.  Pour montrere leur zèle, les pachas et les beys qui montent la garde autour du palais font des rafles d'"imprimés" qui s'amoncellent, à la grande joie d'Abd-Ul-Hamid dont les craintes sont apaisées.  Ces colonnes de papiers lui feront un rempart contre l'Idée.  La nuit, il est toujours éveillé, les yeux rouges, fixés vers l'Europe, vers l'inconnu.  Toutes les minutes on lui rapporte les découvertes des délateurs, on lui fournit l'assurance que les calomnies européennes ne peuvent avoir aucun écho dans l'empire, car les pensées criminelles agonisent et meurent avant même d'avoir vu le jour.  La censure et l'espionnage, ces deux chancres qui rongent les chairs de la nation, ferment inexorablement toutes les lèvres.  La pensée libératrice ne germera nulle part.  Elle sera partout étouffée.  Elle ne sortira jamais de l'ombre où la tient asservie la terreur.  J'adresse donc à mes livres et à mes journaux un adieu, éternel, mais sans regret, car j'ai tout lu, j'ai eu le temps de boire le poison qui coulera dans mes veines les idées révolutionnaires, la haine du régime hamidien.  Que m'importe, si on me les enlève!  L'essentiel est que je sois libre.  Délivré d'un cruel souci, je vois tout en bleu, comme sur la mer Egée.  Et je crois pénétrer dans le royaume des Mille et Une Nuits.
       Hélas! le désenchantement était tout près, à quelques pas, dans les rues sales qui montent de Galata à Péra.  Ce n'était partout que de la boue, une boue noire, infecte, épaisse et gluante, qui s'étendait sans fin le long des trottoirs et des murs, souillant de son hideux contact "la plus belle ville du monde".  J'apprenais ainsi coup sur coup, en quelques instants, que l'Orient était un mirage.  J'apprenais aussi par une vue directe des choses qu'au seuil de l'Empire ottoman se trouvaient en faction, sentinelles vigilantes, le mensonge et la corruption!
       J'étais à Constantinople - 1894-1896 - notant une à une les laideurs innombrables du régime hamidien, lorsqu'une rumeur sinistre vola de bouche en bouche : "On massacre des Arméniens!"  Chacun transmettait cette nouvelle avec mille précautions, en s'entourant d'ombre et de mystère, car les yeux et les oreilles de la police secrète était partout, jusque dans votre foyer.  Comment douter du crime?  Il s'accomplit par deux fois en une demi-heure sous les fenêtres même de mon appartement.  Dans une après-midi voilée d'un brouillard jaune, je vis soudain dix brutes fondre comme des vautours sur un pauvre homme qui s'était mis à genoux et, joignant les mains, semblait implorer grâce.  Des mains de fer le saisirent comme des harpons et le clouèrent sur place, puis la lame d'un long couteau sillonna l'air et vint trouer le malheureux en pleine poitrine.  Les bourreaux s'acharnèrent sur la victime pantelante avec une férocité inouïe ; ils frappaient à coups redoublés, d'un geste infatigable.  Ils étaient totalement absorbés par leur sinistre besogne et, dans leur égarement, ils ne s'apercevaient pas qu'ils ne frappaient plus qu'une loque.
       A peine ces monstres ont-ils essuyé le fer sanglant qu'un adolesdcent vient se heurter en courant à leur rage homicide qui n'est pas assouvie.  Des camarades leur crient de loin : "C'est un Arménien! tuez-le!"  Avoir soif de sang, et en avoir là, sous les lèvres, et du jeune, et du frais, et du pur!  quelle aubaine! quel régal!  Vite, qu'on happe l'agneau et qu'on l'égorge!  C'est ainsi que mourut un enfant de vingt ans, piétiné, torturé, déchiré par des êtres à face humaine...
       Le spectacle horrible auquel je venais d'assister se répéta dans plusieurs quartiers de la capitale, en pleine rue, aux portes des ambassades et des consulats.  Et des milliers de têtes tombèrent, fauchées au hasard sur l'ordre du commandeur des croyants.  Ce n'était pas assez.  Il fallut que la province donnât son lot de martyrs.  Et dans tout l'empire ce fut un effroyable hécatombe d'Arméniens.  Nul n'était épargné.  Vieillards, femmes et enfants étaient immolés sans pitié.
       Mais que faisait l'Europe devant ces forfaits sans nom?  Elle balbutiait de vagues demandes de réformes, puis se contentant d'hypothétiques promesses elle retombait dans une morne indifférence.  Le mirage n'était pas seulement en Orient, où sous les splendeurs du ciel se cachent toutes les misères de la terre, je le découvrais encore, hélas! en Occident, dans tous les pays de haute civilisation où sur tous les frontispices flambaient ces mots magiques : Liberté! Justice! Fraternité! mais où l'égoïsme le plus sec se couvre d'un manteau de l'hypocrisie pour cacher sa complicité dans l'assassinat des nations ou des races courbées sous le joug des tyrans.
       J'avais encore dans les oreilles les hurlements de douleur que l'Arménien supplicié par le sultan rouge avait poussés vers le ciel insensible lorsque le hasard des voyages me fit assister au drame macédonien.  Ah! quel enfer!  Le sang y coulait sans discontinuer, les cadavres s'amoncelaient et les ruines s'y entassaient à chaque heure du jour et de la nuit.  Je fus encore le témoin attristé des turpitudes européennes et des horreurs turques.  De Salonique à Monastir et d'Uskub à Serrès c'était la danse des poignards bulgares qu'accompagnaient les balles des bachi-bouzouks et les couronnes autrichiens.  Les comitadjis, ces libérateurs d'esclaves, commettaient les pires atrocités.
       Ils éventraient les femmes, ils violaient les vierges, ils brûlaient vifs les enfants, ils torturaient les hommes.  Et nous applaudissions à Paris et à Londres à ces infâmes tortionnaires.  Guillaume, Ferdinand et Abd-Ul-Hamid se frottaient les mains, car par ses consuls et ses officiers l'Entente défendait leurs intérêts et préparait leur voie.  De 1904 à 1908, je suivis pas à pas ces étranges réformateurs qui ne faisaient qu'accroître l'anarchie, accumulant les ruines et les deuils.  A ma profonde surprise, je voyais les "protecteurs" des faibles se ranger dans l'ombre du côté des bourreaux, je les surprenais en train d'envenimer et d'élargie les plaies du patient qui avait attendu avec une foi si ardente leur bienfaisante intervention.
       On sait comment cette tragédie aboutit à la révolution jeune-turque.  Qu'allait-il sortir de cette chaudière qu'in appelait le Comité Union et Progrès?  Tous les hommes de coeur, tous les libéraux se réjouissaient d'entendre s'écrouler sous les huées universelles un régime infernal qui s'appuyait sur toutes les fanges et sur tous les crimes.  Les plus sceptiques saluaient avec une joie débordante cette brillante aurore qui jetait sur Stamboul, comme des fleurs merveilleuses, des clartés roses...  Nous allions voir se dérouler sous nos yeux éblouis la miraculeuse renaissance de l'Orient.  Il semblait qu'un baguette magique eût fait d'une sombre géhenne en Eden enchanteur.  Les journaux français, anglais et américains nous rapportaient ce fait incroyable que des imams parcouraient les rues de Constantinople bras dessus, bras dessous, avec des rabbins et des prêtres grecs et arméniens ; ces ennemis de la veille, que l'on disait irréconciliables, chantaient en choeur des hymnes à la fraternité universelle.  Toutes les races, toutes les religions se confondaient, communiaient dans le même amour.  C'était assurément l'événement le plus considérable de l'Histoire car si l'Islam se montrait réellement capable de se hausser jusqu'au niveau des temps modernes, cela pouvait entraîner des conséquences incalculables dans les deux hémisphères ; l'Asie, l'Afrique pouvaient être bouleversées de fond en comble et changer du tout au tout la face des choses en Angleterre et en France.  Un bloc gigantesque de trois cent millions de Musulmans, qui ne seraient plus des mineurs incapables de se gouverner, se dresserait un jour devant la chrétienté pour réclamer le droit de vivre et d'évoluer dans les cadres d'une indépendance absolue.
       J'allai me rendre compte sur place fin 1908, en 1910, en 1912, et en 1914, des progrès que réalisaient les Osmanlis dans l'ordre matériel et moral sous la haute direction des Enver et des Talaat.  Hélas! je m'aperçus dès mes premières enquêtes que l'Europe et l'Amérique avaient été mystifiées.  Le sultan rouge, il est vrai, n'était plus qu'un souvenir, mais au lieu d'un tyran la Turquie en avait trois, dix, cent, mille.  Les raïas étaient moins protégés que sous les anciens régimes contre les abus et les persécutions.  Un an s'était à peine écoulé depuis le retentissant appel des "héros" de Macédoine qui promettaient de briser toutes les chaînes que des clameurs d'épouvante s'élevaient des bords du Sarus.  25.000 Arméniens étaient égorgés dans la région d'Adana.  Dans tout l'empire c'était parmi les opprimés un amer désenchantement.  Albanais, Arabes, Arméniens, Grecs, Juifs, Kurdes, qui avaient tous prêté le plus ferme appui à la Révolution se virent frappés d'ostracisme.  Ils étaient condamnés à disparaître ou à se fondre totalement dans le creuset turc.

       Les réformateurs de Salonique entendaient niveler le pays de telle sorte qu'il n'y eût plus sous l'autorité de la Porte que des Turcs.  Il n'y aurait plus qu'une église et qu'un drapeau.  On brûlerait jusqu'à la racine toutes les communautés musulmanes ou non qui, sommées de renier leurs origines, se refuseraient à être turquisées.  L'oppression du Comité fut à ce point intolérable qu'elle provoqua des soulèvements en Albanie, au Yémen, dans l'Assyr et en Macédoine.  Et des peuples que séparaient des fossés infranchissables, Grecs, Serbes et Bulgares, trouvèrent soudain le moyen de s'unir pour chasser les "barbares" des portes de l'Europe.

       On sait comment la Turquie fut battue par la Ligue balkanique et comment elle perdit Monastir, Uskub et Salonique.  Il ne lui restait plus une seule faute à commettre si elle voulait conserver un reste de vie et d'honneur : mais la folie s'était installée en maîtresse dans les conseils de son gouvernement, et elle suivit aveuglément le Kaiser dans une course vertigineuse...

       J'avais dit un jour à Hilmi pacha, qui régnait comme un vice-roi sur les trois vilayets de Roumélie : "Que la clé des Balkans glisse de vos mains engourdies, et la paix du monde sera troublée.  Ce sera le coup de canon qui cassera toutes les vitres."  Et après un long silence, gravement, en martelant chaque syllabe, Hilmi pacha me répondit : "La Turquie se défendra contre ses ennemis quels qu'ils soient jusqu'au dernier soldat et jusqu'à la dernière cartouce.  Elle versera tout son sang pour conserver un patrimoine qui lui appartient depuis plus de quatre siècles."
       Or, en 1914, la Turquie n'a pas eu à se défendre, c'est elle qui attaqua par un coup de Jarnac les trois grandes puissances qui lui garantissaient son intégrité territoriale.

                                                                                                                            Octobre 1921.
 

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