"LES TURCS ONT PASSE LA..." (1910) de Georges BREZOL

Publié le par Le Cercle d'Ecrits Caucasiens

                        PREFACE POUR LA PRESENTE REEDITION


       A l'inverse des ouvrages d'auteurs non arméniens parus avant et après sa publication, "Les Turcs ont passé là..." de Georges Brézol (écrivain-voyageur, essayiste) est presque intégralement un recueil, le premier en français, de documents, de rapports, de témoignages présentant un tableau assez complet des massacres des Arméniens de Cilicie en avril 1909.  Mis à part l'introduction dans laquelle il résume avec indignation le déroulement et les détails des massacres, l'auteur n'y exprime pas d'opinions personnelles tranchées ou de condamnations claires, nettes et sans appel comme le font Frederick Z. Duckett-Ferriman, Alexandre Adossidès ou Jean d'Annezay, et laisse le lecteur se faire son propre jugement en découvrant ce recueil.
       La rareté des données biographiques sur Georges Brézol (ainsi que sur Pierre Sales l'auteur de la préface) ne permet pas d'affirmer qu'il ait appartenu à tel ou tel courant de pensée ou milieu intellectuel français favorable au mouvement jeune-turc lors de la rédaction de ce recueil, mais il y a un point commun entre Brézol d'une part et  Adossidès et d'Annezay d'autre part : la difficulté palpable d'admettre, malgré les peuves et les témoignages tangibles rapportés, que c'est bien le Comité jeune-turc Union et Progrès qui fut derrière ces massacres et que ce Comité a su ingénieusement manoeuvrer pendant des mois avec la populace musulmane pour en chauffer l'esprit afin de s'en servir comme d'un bras armé à l'heure H.  Et cette heure H sonna d'abord dans la capitale, la nuit du 13 au 14 avril 1909, avec quelques heures d'avance sur l'éclatement des massacres dans la journée du 14 à plus de 700 kilomètres, à Adana.  Or il est impossible de séparer, sans faillir à l'honnêteté intellectuelle et au travail d'investigation historique, ce qui fut présenté dès le début comme une "insurrection" des partisans d'Abdul-Hamid II contre le régime "mécréant" jeune-turc de cette autre prétendue "insurrection séparatiste", arménienne celle-ci, contre... le régime "constitutionnel" jeune-turc.
       Ici également, cette contradiction flagrante ne peut provenir, comme cela a déjà été expliqué dans la préface de "Arméniens et Jeunes-Turcs" d'Adossidès, que de l'incrédulité de certains milieux intellectuels français pour lesquels il était inconcevable que des Jeunes-Turcs laïcs, se réclamant des valeurs de la Révolution française, ambitionnant d'abattre la tyrannie sultanienne et d'apporter la Liberté, la Justice et l'Egalité aux nationalités opprimées de l'Empire ottoman, aient pu méditer et ordonner des massacres d'une violence inouïe ; puisque dans la capitale c'étaient les chériatistes partisans du sultan-calife qui conduisaient "l'insurrection" et qui voulaient liquider les mécréants jeunes-turcs, ça ne pouvait donc qu'être les mêmes fanatiques religieux qui, en Cilicie, auraient initié les massacres des Arméniens chrétiens, principaux bénéficiaires par ailleurs du rétablissement de la Constitution de 1876 imposé au padichah par les Jeunes-Turcs fin juillet 1908!  C'était d'une logique imparable, et cela ne nécessitait aucune investigation, ni démonstration, ne souffrait aucune contestation!  Explication commode d'autant mieux acceptée par les libéraux européens, notamment de la gauche laïcarde française, que les massacres de 300000 Arméniens en 1894-1896 sous le pouvoir hamidien étaient encore frais dans les mémoires, comme on le constate à leur évocation chez Adossidès et d'Annezay.  S'il est vrai que la veille de l'attaque en 1939 contre la Pologne, où des exterminations de masse étaient déjà projetées, Hitler avait ôté les derniers scrupules de ses généraux en disant : "Qui se souvient encore de l'extermination des Arméniens?", les Jeunes-Turcs, ceux du moins éduqués en Europe, auront-ils pensé, en comptant sur l'amnésie et la passivité des sphères intellectuelles françaises qui leur étaient inconditionnellement acquises : "Qui en France se souvient encore des massacres des Vendéens?"
       "Au lieu de punir énergiquement les coupables - et ils étaient nombreux, - le gouvernement tergiversa, dans le but évident d'épargner les musulmans", dit Brézol dans son introduction.  Ainsi donc, alors qu'en Cilicie le pouvoir jeune-turc se gardait de châtier les nombreux égorgeurs pour ne pas s'attirer l'hostilité de la masse musulmane à travers l'Empire, ce même pouvoir victorieux de l'insurrection chériatiste dans la capitale ne craignait pas de pourchasser impitoyablement, de torturer à mort et d'exécuter près de deux mille insurgés faits prisonniers à l'issue de dix jours d'affrontements armés.  Comment comprendre ce deux poids, deux mesures, cette différence de traitement à l'égard des coupables que, manifestement, tout semblait unir sinon que le pouvoir jeune-turc profitait de ce que l'attention des Européens était accaparée par "l'insurrection autrement plus grave" dans la capitale pour faire massacrer, en quelque sorte derrière l'écran de cette insurrection, une partie considérable de l'élément homogène arménien de Cilicie, accusé d'être trop prospère, trop influent?
       Autre affirmation qui soulève des interrogations : "Le rapport de la Délégation gouvernementale envoyée à Adana montra qu'en plus des différentes causes d'animosité entre chrétiens et musulmans, il y avait eu l'incapacité et le manque d'énergie des valis et des autres autorités locales", poursuit Brézol en dépit de "l'Acte adressé conjointement aux patriarcats et aux vicariats des différents cultes chrétiens à Constantinople et au chef spirituel des protestants de Constantinople" le 18 août 1909 par "tous les chefs spirituels chrétiens d'Adana" cité par lui-même, où les signataires démontrent l'inanité de l'argument "d'incapacité et de manque d'énergie" : "Elle (la Cour martiale d'Adana) tâche d'innocenter tout à fait l'ex-Vali Djévad bey et le général de division Moustafa Remzi pacha, sous prétexte que le premier était un incapable et le second un ramolli.  Cependant le Vali n'était pas un incapable ; et nous sommes tous fermement convaincus qu'il permit volontairement ces actes d'atrocité en manquant de s'acquitter des devoirs d'un Vali.  Le général de division Moustafa Remzi pacha n'était pas non plus un ramolli, mais c'était un organisateur d'événements de ce genre, même dans le passé.  La preuve c'est qu'il conduisit lui-même les événements de Marache.  Est-ce dans un but politique de vouloir qualifier ces gens-là, l'un de ramolli et l'autre d'incapable?  Nous craignons fort que la Cour Martiale, poussée par de pareils raisonnements, ne veuille bénévolement les innocenter complètement ou bien qu'elle ne se borne à leur infliger une peine insignifiante.  (...)  Nous sommes fermement convaincus que tous les actes précités furent commis par le gouverneur Djévad bey, avec la connivence du général Moustafa Remzi pacha.  D'autant plus que les massacres commencèrent par un commandemant tirez et prirent fin par un autre cessez, donnés tous les deux par le Vali soi-disant incapable et par le ramolli Moustafa Remzi pacha!  Ce sont là, pensons-nous, des actes ourdis et prémédités, plutôt que des preuves d'incapacités et de ramollissement."
       Alors que des preuves ont été administrées et des témoignages portés dans les mois qui ont suivi - et cela bien avant la publication de son ouvrage -, sur la responsabilité du Comité Union et Progrès, ayant mis de surcroît hors de cause le sultan Abdul-Hamid, n'est-ce pas encore cette incrédulité et cette difficulté à désavouer les Jeunes-Turcs réformateurs, libéraux, constitutionnalistes, centralistes à la mode jacobine, laïcs, qui fait dire péremptoirement à Brézol que les 30000 Arméniens furent "massacrés pour le bon plaisir d'Abdul-Hamid, de triste mémoire"?
       Difficile de ne pas relever également la naïveté des chefs spirituels chrétiens dans le pathétique appel à l'aide lancé le 19 août 1909, sans doute en désespoir de cause et en tout dernier recours, au nouveau sultan Mehmed Rechad mis sur le trône par les Jeunes-Turcs victorieux des chériatistes dès la répression de l'insurrection dans la capitale, une créature aveulie par trente années de réclusion dans le harem, rendu paranoïaque par la crainte permanente d'être assassiné en vertu de la loi pluriséculaire du fratricide, et qui ne devait pas même avoir la plus petite idée de ce en quoi consistait l'Empire ottoman, ses nationalités et ses problèmes.
       Il y a, enfin, la préface de Pierre Sales, totalement séduit et fasciné par les Jeunes-Turcs, où les considérations les plus élogieuses formulées à leur endroit militent, elles aussi, en faveur de ce parti pris incompréhensible près de deux ans après les massacres.
       A la lumière des témoignages et d'études d'autres auteurs contemporains de Brézol qui accusent les Jeunes-Turcs d'être les instigateurs des massacres (Duckett-Ferriman n'a pas choisi par hasard d'intituler son étude "Les Jeunes-Turcs et la vérité sur l'holocauste d'Adana"), on pourrait également discuter de la pertinence cent ans après du titre généralisateur et imagé de son recueil emprunté à Victor Hugo, car s'il est vrai que l'écrasante majorité des massacreurs fut recrutée parmi les musulmans, leurs appartenances éthniques ne permettent pas une telle généralisation, sauf à considérer que les Arméniens massacrés étaient eux aussi des Turcs mais chrétiens ; les massacreurs étaient en effet aussi hien Circassiens, Druzes, Kurdes, Bédouins, tziganes, descendants de Bosniaques et autres mohadjirs transférés et implantés dans cette partie de l'Asie Mineure à partir des années 1850.
       Ces observations étant faites, le travail de Brézol fait partie d'une série d'ouvrages, pas très nombreux, qu'il est indispensable d'avoir lus pour acquérir les bases nécessaires à la compréhension non seulement des mobiles de ces massacres mais aussi de leur influence sur l'évolution de l'Empire ottoman des Jeunes-Turcs et du destin du peuple arménien.
       En annexe de cette réédition figurent quelques chapitres, présentés pour la première fois en français, des mémoires précieux de Hakob Terzian intitulés "Le désastre de Cilicie" ; ce témoin des massacres y rapporte notamment que c'est bien sur les instances du consul anglais et des autorités ecclésiastiques arméniennes de la capitale que les Arméniens d'Adana livrèrent leurs armes après la première phase du carnage, pour se trouver dans l'incapacité totale d'assurer leur légitime défense lors de la seconde phase infiniment plus violente.


                                                                                         Hratch BEDROSSIAN

 

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