"D'ANGORA A LAUSANNE, Les étapes d'une déchéance" (1924) de comte R. de Gontaut-Biron & Le Révérend

Publié le par Le Cercle d'Ecrits Caucasiens

                        PREFACE POUR LA PRESENTE REEDITION


       "A la conférence de Lausanne, qui se termina par un traité de paix, signé le 24 juillet 1923, les Turcs ont fait figure non seulement de vainqueurs des Grecs, mais très souvent aussi de vainqueurs des Alliés.  Une comparaison rapide du traité du 24 juillet, non seulement avec celui de Sèvres, mais même avec les conditions de paix proposées par les Alliés au début de la Conférence, suffit pour se convaincre que si la Turquie kémaliste n'a pas réussi à restaurer l'Empire ottoman, perdu par la folie jeune-turque, elle a su, du moins, arracher aux Alliés des concessions très importantes, contraires sur plus d'un point, aux intérêts de leurs sujets, et surtout désastreuses pour les populations chrétiennes de la Turquie."
       Voici résumées en deux phrases percutantes par André Mandelstam* la genèse et les conséquences du traité de Lausanne, dont on peut dire qu'il fut la plus grande mascarade diplomatique du 20ème siècle jouée aux dépens notamment des nations chrétiennes de l'empire ottoman martyrisées par le régime jeune-turc pendant la Grande guerre, puis par ses continuateurs kémalistes à partir de 1919, et auxquelles les Alliés avaient promis la liberté.  Ce traité fut une somme de compromissions, de renonciations, de trahisons, de violations d'accords et d'engagements solennels, de lâchetés commis par presque tous les dirigeants européens d'alors, qui trouvent leur origine dans le traité de paix séparée de Brest-Litovsk de mars 1918 entre la Russie des soviets et l'empire ottoman gouverné poar les Jeunes-Turcs du Comité Union et Progrès depuis juillet 1908, puis dans les accords de Moscou du 16 mars 1921 et d'Angora du 20 octobre 1921.
       Quelque temps après la Grande guerre, deux traités enterraient les empires allemand, austro-hongrois et ottoman, que nous qualifierons de camp du Mal puisque celui des agresseurs notamment de petits peuples tels que les Serbes, les Arméniens, les Belges, les Maronites, les Assyro-chaldéens, les Grecs d'Anatolie  : le traité de Varsailles du 28 juin 1919, qui affirmait l'indépendance de la Tchécoslovaquie, de la Pologne, et faisait retour à la France de l'Alsace-Lorraine, et le traité de Sèvres du 10 août 1920, son pendant oriental, qui, en gros, affirmait l'existence d'une Arménie indépendante, d'un Kurdistan autonome, chargeait la France d'un mandat sur la Cilicie, réservait à la Grèce la Thrace orientale avec l'ouest anatolien et réduisait l'empire ottoman à 120.000 km2.  Mais alors qu'en Europe l'Allemagne était fort justement mise à genoux et tenue à l'oeil, en Asie Mineure les vainqueurs, travaillés par les mêmes rivalités qu'au XIXe siècle, se gardaient de désarmer l'empire ottoman vaincu et se contentaient au début de regarder la rébellion kémaliste, les uns, avec scepticisme et curiosité, comme un épiphénomène, les autres avec intérêt et complaisance.
       Sans remonter au traité de Brest-Litovsk et recenser ses conséquences funestes, il importe de revoir le film des événements qui participèrent à l'émergence du mouvement kémaliste et qui conduisirent à cette farce de Lausanne, au mieux présentée comme une justice rendue à la Turquie "envahie et occupée" par les Alliés, au pire passée sous silence par bien des historiens, des chercheurs, des intellectuels notamment français comme Alexandre Adler, Alexandre Jévakhoff**, Jean-Paul Roux***, Jean Marcou****, Jacques Benoist-Mechin***** (la fascination de celui-ci pour la force brutale, entre autres "vertus", lui fera prendre fait et cause pour Hitler) ; il en est qui préfèrent voir les causes de la revanche allemande dans le traité de Versailles, qu'ils osent qualifier de "humiliant pour les Allemands" malgré les 1,4 millions de Français morts et disparus, et poussent le culot jusqu'à comparer Moustapha Kémal à de Gaulle.  Ils se dispensent ainsi de faire la moindre allusion au traité de Sèvres d'août 1920 et à l'accord d'Angora d'octobre 1921, qui marquait le début de la fin de l'influence multiséculaire française au Moyen-Orient.  Peut-être saura-t-on un jour ce qu'ils auraient pensé si un général SS charismatique, profitant de la lassitude et des dissensions des vainqueurs, s'était retranché dans les montagnes de Bavière pour, avec l'aide et le soutien de l'un ou de l'autre, les harceler d'une guerilla sans merci et les obliger finalement à s'asseoir à une table de négociations...
       Déjà au début des années 1920, des observateurs lucides perçurent le désir de revanche allemand, qui devait se concrétiser 20 ans plus tard, en 1939, ainsi que la stratégie et les tactiques correspondantes que cette revanche nécessitait.  La stratégie viserait à combattre en Anatolie le traité de Versailles en détruisant celui de Sèvres : "L'Allemagne, qui n'aspire qu'à la revanche, ne songe qu'à une seule chose : la destruction du traité de Versailles qui entrave ses mouvements.  Elle concentre vers ce but toutes ses pensées, toutes ses énergies et tous ses efforts.  Il n'est point de machination ni de ruse qu'elle n'emploie à cet effet.  (...)  Son but principal est de démontrer la caractère inapplicable du traité afin d'en obtenir la modification.  Nul argument dans ce sens ne pouvait être plus favorable à la thèse allemande que le mouvement d'Angora contre le traité de Sèvres.  Cette résistance des kémalistes démontrait qu'une révision était toujours possible tout en ayant l'avantage d'entretenir en Orient un foyer d'anarchie et de confusion mettant les Alliés aux prises avec des difficultés inattendues et compromettant même leurs relations intérieures.  Il n'était pas d'arme meilleure pour saper ultérieurement le traité de Versailles.  Le traité de Sèvres, qui semble l'objet unique du mouvement d'Angora, et que l'on voudrait faire croire comme étant seul en cause, fait pourtant partie de l'édifice de la paix, tel que la Conférence de Paris l'avait conçu.  Il fut rédigé dans le même principe, sur les mêmes bases, et dans le même esprit que les autres par les puissances qui voyaient dans le traité de Versailles la règle de l'Europe nouvelle.  Porter atteinte au traité de Sèvres, c'est porter atteinte directement aux principes et aux idées de la paix de Paris et, par conséquent, au traité de Versailles."******
       Très vite, les Allemands, réduits à l'impuissance sur leur sol, vont exploiter les dissensions entre les vainqueurs et, parfaitement conscients de leurs vieilles rivalités, qui ne demandaient qu'à resurgir en Asie Mineure, vont repasser à l'action en Anatolie avec le soutien des bolchéviques, leurs alliés contre l'Entente.  La tactique consistera à combattre en Anatolie les Alliés, à les épuiser et à parachever leur lassitude, et les Allemands trouveront en Moustapha Kémal un personnage dévoué à leur cause depuis longtemps, ayant déjà servi sous les ordres de Liman von Sanders : "Mustapha Kemal est un homme de culture moyenne.  Il est très ambitiueux, habile et rusé, souvent de mauvaise foi.  Energique cependant et tenace, il est l'admirateur fervent de la pensée allemande et de l'esprit d'organisation germanique.  Il arrive à se faire remarquer, pour la première fois, lors de la révolution de 1908.  Mis de côté par de plus habiles que lui, Enver par exemple, il conserve vis-à-vis de celui-ci une haine irréductible."*******  L'occasion de passer aux choses sérieuses se présente lorsque "Damad Ferid pacha crut opportun de l'envoyer en province en lui donnant le titre d'inspecteur général du 3e Corps d'Armée.  Il s'agissait d'éloigner un soldat remuant et de profiter en même temps de ses talents d'organisateur pour maintenir intactes les forces militaires dont la démobilisation était exigée par l'armistice."********  "C'est ainsi que Djelal Nour, chargé de promesses, en passant par Bakou, à Erzeroum, accompagné d'un Etat-major composé d'officiers allemands et de techniciens de toute sorte - à l'heure qu'il est, ils se trouvent encore à Angora - chargés de former les premiers cadres de l'organisation intérieure de l'Etat kémaliste.  Me trouvant en ce moment à Constantinople, je reçus d'un de mes amis, professeur allemand (il professa pendant les premières années de la guerre au lycée de Galata Seraï à Constantinople) une lettre.  Tout en y déplorant le sort de la Turquie, il me disait : "Si, par hasard, un autre Enver surgissait en Turquie, celle-ci pourrait, peut-être, être sauvée!.."  Cet Enver existait de fait : c'était Kemal!  Kemal avait toutes les chances de réussir.  Restait à faire le premier pas.  C'était chose relativement facile.  Agissant en conséquence, Kemal obtenait du gouvernement Damad Ferid de confier au héros de Dardanelles l'oeuvre, ingrate quant aux apparences, de procéder à la dissolution de l'armée anatolienne, conformément aux clauses de l'armistice."*********
       On est début 1919, et à partir de ce moment le mouvement kémaliste ne pourra plus être enrayé, et ce que les auteurs appellent une déchéance ne s'arrêtera plus.  Les étapes les plus importantes en seront sans conteste l'accord d'Angora d'octobre 1921 signé entre Henry Franklin-Bouillon, l'émissaire d'Aristide Briand, et Youssouf Kemal, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement d'Angora, et enfin l'armistice de Moudania du 11 octobre 1922 qui consacrait la "défaite" de l'armée grecque face aux kémalistes soutenus par les alliés des Grecs eux-mêmes.
       C'est auréolé de sa victoire sur les Grecs en janvier 1921 à Inönü, de celle remportée avec Moustapha Kemal à Sakarya en septembre de la même année, toujours sur les Grecs trahis par l'Italie d'Orlando, la France de Millerand et la Grande-Bretagne de Lloyd George, qu'Ismet-pacha, "le jeune et brillant chef des armées (de la petite Turquie)", se présentera à Lausanne en novembre 1922 à la tête de la délégation turque.  Il n'aura en face de lui que des diplomates "européens vieillis, timorés et désunis", des ronds-de-cuir, représentant des gouvernements qui ont sur la conscience les lâches abandons des Arméniens en Transcaucasie, des Français et des Arméniens en Cilicie, des Grecs en Anatolie de l'ouest, et qui n'ont qu'une hâte : faire oublier les victimes de leurs trahisons qu'eux-mêmes ont dans leurs placards ; il tiendra bon face à eux jusqu'à ce qu'il leur ait arraché le traité de Lausanne, l'acte de naissance de la Turquie kémaliste.  En octobre 1922, Lloyd George n'avait-il pas déjà donné le ton, pour ne pas dire le signal de la débandade, en affirmant devant son Parlement : "Les génies sont rares dans l'histoire de l'humanité.  Mais, par malheur, la providence a fait naître chez les Turcs un génie qu'il nous a fallu combattre (sic).  Il nous était impossible de vaincre un génie comme Moustapha Kemal."  Surtout en l'ayant combattu avec une mollesse exemplaire...*
       Parmi les nombreux mérites, cette étude démontre que les kémalistes, par leur idéologie et actes, étaient les dignes successeurs des Jeunes-Turcs de 1914-18, démythifie la laïcité turque : "L'une des causes principales du laïcisme soudain des chefs de la Turquie révolutionnaire a été le mal d'argent.  Douze années consécutives de guerre ont mis le Trésor public a sec.  A sa portée, cependant, dormaient les richesses incalculables de la liste civile et des biens wakoufs  (...)    Le terme laïque n'a pas d'équivalent en turc ; force a été de l'emprunter à la langue française pour l'adjoindre en qualificatif à celui de république.  Cependant la langue turque  possède le vocable laïc qui signifie "comme il faut".  Et de la sorte le brave paysan ou artisan turc, et aussi bon nombre de hodjas, en lisant les journaux ou les proclamations, se réjouissent de se savoir citoyens d'une République laïque (Laïc Djumhouriète), autrement dit d'une "République comme il faut"!", prédit 1939 : "Ce fameux traité n'est qu'une machine de guerre à retardement", et la cession en 1937 à la Turquie d'Alexandrette promise à la Syrie : "C'était admettre un contrôle turc indirect sur un pays administré par la France ; M. Franklin-Bouillon sachant qu'en mai 1921, après le rejet de la Convention de Londres par la Grande Assemblée, une délégation, présidée par Rafet Pacha, avait failli venir demander à Beyrouth le retour d'Alexandrette et d'Antioche à la Turquie, aurait été mieux inspiré de rappeler ses exigeants interlocuteurs, si jaloux de leur souveraineté, au respect des droits d'autrui."
       Si, lors de sa parution en 1924, cet ouvrage n'a pas dû constituer une révélation, tant le sujet était connu des nombreux spécialistes de l'empire ottoman et du mouvement kémaliste, aujourd'hui il devrait faire réfléchir ceux qui ont fait de la Turquie contemporaine leur domaine de prédilection, tant une certaine historiographie kémaliste bien huilée et très active a désinformé depuis plus de 70 ans.


                                                                                            Hratch BEDROSSIAN
                                                                       chercheur indépendant en histoire.








  













 


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