"LES EXTRAVAGANCES BOLCHEVIQUES ET L'EPOPEE ARMENIENNE" par Henry BARBY, correspondant de guerre du "Journal"

Publié le par Le Cercle d'Ecrits Caucasiens

          PREFACE POUR LA PRESENTE REEDITION



      Pour avoir accompagné l'armée russe lors de sa percée dans le nord-est de l'Empire ottoman comme correspondant de guerre du "Journal", Henry Barby avait parcouru l'Arménie de Trébizonde à Van et témoigné des débuts du génocide des Arméniens dans "Au pays de l'épouvante, l'Arménie martyre" paru en 1917.  Un des premiers portés par des étrangers, ce témoignage, qui n'épargnait au lecteur aucun détail des atrocités, avait été qualifié de document de propagande commis par un Français pour la cause des Alliés, tant la barbarie du régime jeune-turc paraissait inconcevable, et inimaginables les accusations, ici, de passivité, là, de complicité formulées contre les Allemands, pourtant censés être civilisés.
      Presque aussitôt après son premier récit, Henry Barby, qui suit cette fois l'armée russe lors de sa "débâcle" comme suite à la révolution bolchévique éclatée en novembre 1917, publie "Les extravagances bolchéviques et l'épopée arménienne", une des trop rares sources sur la lutte solitaire des Arméniens de Transcaucasie entre fin 1917 et fin 1918.  Si son premier livre racontait le martyre silencieux du peuple arménien démuni, décapité de ses dirigeants, abandonné de tous, livré pieds et poings liés aux égorgeurs pour être exterminé méthodiquement dans l'Empire ottoman suivant un plan soigneusement prémédité bien avant l'éclatement de la guerre, le second relate ce qu'il appelle fort justement une "épopée" qui s'étale entre la première défense de Bakou en mars 1918 et la dernière en septembre, en passant par les batailles victorieuses livrées fin mai 1918 en Arménie même contre les hordes soldatesques du gouvernement jeune-turc.
      Cette lutte épique, toujours contre la coalition germano-turque, va devenir encore plus solitaire après la signature par les bolchéviks des deux ignominieux traités de paix separée de Brest-Litovsk en décembre 1917 et en mars 1918.  Ces traités, modèles de trahison des bolchéviks reconnaissants aux Allemands de leur avoir envoyé Lénine afin de neutraliser la Russie, vont créer le pire des imbroglios en Transcaucasie où les Arméniens, équipés d'une partie seulement de l'armement abandonné par les Russes, doivent faire face, sous l'autorité en particulier du parti Dachnaktsoutioun, à la fois aux troupes régulières turques dans le sud-ouest de la Transcaucasie, et dans le sud-est à la soldatesque des Tatares d'Azerbaïdjan, ou Azéris, conduits par le Moussavat et soutenus militairement et moralement par les Germano-turcs.  De leur côté, les Géorgiens, cette fameuse "nation soeur chrétienne", dont certains représentants fricotaient dès le commencement de la guerre avec les Turcs et les Allemands, pactisent ouvertement avec ceux-ci fin mai 1918, croyant sauver leur peau, et deviennent une autre menace grave pour les Arméniens, en accordant libre passage à travers leur territoire aux troupes régulières turques pour rejoindre leurs coreligionnaires tatares d'Azerbaïdjan, assoiffés comme toujours de sang arménien, et se rendant ainsi complices du massacre de près de 30.000 Arméniens lors de la prise de Bakou en septembre.
      Depuis la révolution bolchévique, face à ces périls, l'espoir du peuple arménien, déjà saigné à blanc par les Jeunes-Turcs dès le début de 1915 et pris en étau sur un territoire de 9.000 km2 en Transcaucasie dirigé par le Dachnaktsoutioun et quelques autres factions minoritaires, ne repose que sur les quelques bataillons de volontaires de l'armée russe du Caucase, sur des détachements de fédaïns, et dans une certaine mesure sur les troupes britanniques de Perse.  Pour ce qui est plus particulièrement des Arméniens de Bakou, auxquels Henry Barby consacre plusieurs chapitres, ils semblent pouvoir compter au début, à partir de février 1918, sur le soutien des troupes bolchéviques souvent aux ordres de chefs d'origine arménienne, comme entre autres l'emblématique commissaire du peuple Stépane Chahoumian, l'alter ego de Lénine en Transcaucasie ; en effet, celles-ci participent aux côtés des troupes du Dachnaktsoutioun à la défense victorieuse de Bakou fin mars contre les moussavatistes aidés par les Turcs, une défense qui obligera le général von Ludendorff de reconnaître le mérite de la "petite armée arménienne" d'avoir empêché les Allemands d'accéder au pétrole de Bakou et précipité leur défaite.   Mais en août, alors que Bakou est assiégé par les divisions turques et la population arménienne menacée d'être massacrée, les mêmes dirigeants bolchéviques, non contents de s'opposer sur instruction de Lénine à la venue des Anglais de Perse, s'enfuient de Bakou à bord d'une vingtaine de bateaux en emportant munitions, vivres, tout l'avoir des banques si indispensables aux défenseurs arméniens qui affrontent depuis plusieurs jours des troupes régulières supérieures en nombre et en armement.  Débarqué trop tard et in extremis à Bakou, le "corps expéditionnaire anglais" du général Dunsterville, cet autre espoir, ne fera pas mieux, puisqu'après avoir fait tout de même le coup de feu aux côtés des Arméniens et subi des pertes, ce qui reste de ce corps s'embarquera et s'enfuira également en Perse.

      Tout au long de cette "épopée arménienne", l'auteur exprimera son admiration pour les Arméniens en ces termes : "Hamasasp, Sébou, Mourad, tous les chefs de partisans firent alors des prodiges.  Veillant à tout, relevant les énergies et les courages défaillants, bouchant un trou avec une poignée de braves pour courir aussitôt sur un autre point menacé, donnant partout de leur personne, ils réussirent là, où une armée régulière aurait sans doute mis bas les armes, à improviser une défense, à créer une résistance qui semblaient impossibles, à tenir en respect l'ennemi, qui ne put passer et qui dut même reculer", ou bien : "Dans des conditions aussi mauvaises, aussi détestables, pouvaient-ils faire mieux qu'ils n'ont fait?  Existe-t-il seulement un peuple qui aurait fait autant?  Les Arméniens, au cours de leur résistance au Caucase, ont montré, par contre, l'exemple du courage animé par le patriotisme le plus pur, le plus ardent qu'on puisse rencontrer chez un peuple.  C'est leur patriotisme qui, malgré leur inorganisation, les a cependant toujours unis et dressés devant l'ennemi aux heures critiques du danger ; c'est leur patriotisme qui les a soutenus dans les conditions où ils se trouvaient - conditions vraiment les plus mauvaises, les plus terribles, les plus impossibles, qu'on puisse imaginer - et qui leur a permis de résister à Bakou pendant cinq mois et demi à l'ennemi, aux ennemis plutôt, car le danger était double, et presque aussi grave à l'intérieur qu'à l'extérieur de Bakou!  Quand un peuple est, comme le peuple arménien, animé d'un pareil sentiment de patriotisme, on peut et même on doit, quelles que soient ses faiblesses, lui faire crédit, car on peut tout espérer de lui", ou encore : "Et voilà comment s'acheva la lutte acharnée des Arméniens contre les Turcs, lutte restreinte, lutte désordonnée, mais néanmoins lutte grandiose, et qui malgré ses défauts et ses faiblesses, montra toute la force d'âme de ce peuple martyr, de ce petit peuple qui, malgré sa faiblesse, fut pourtant le seul à relever le drapeau tombé des mains des Russes défaillants.  Est-il aventure plus tragique!"

      Dans l'ordre des absurdités et du cynisme bolchéviques, hormis leurs "extravagances", on peut citer en particulier leur opposition à la venue à Bakou du corps expéditionnaire anglais de Perse, sous prétexte que ce sont des impérialistes ennemis de la révolution bolchévique et donc mondiale.  Lorsqu'en août ils se préparent à s'enfuir en laissant le Dachnaktsoutioun et les social-révolutionnaires seuls face aux divisions turques qui assiègent Bakou, les bolchéviks prétendront, par la bouche de Chahoumian, que plus tard il sera toujours plus facile de le reprendre aux Turcs qu'aux Anglais, comme si les Germano-turcs eux-mêmes ne représentaient pas un impérialisme encore plus brutal, raciste et génocidaire.  Et peu importe si à ce moment-là il ne devait plus rester un seul Arménien à Bakou et d'une manière générale en Transcaucasie!  Dans ses Mémoires, Sergueï Mélik-Yoltchian, membre du Comité central du Dachnaktsoutioun, rapporte que Chahoumian justifie ainsi la fuite des bolchéviks avant de s'embarquer : "Je vous réponds par les mots du camarade Lénine : "On ne taille pas une forêt sans faire de copeaux".  Nous accomplissons la révolution mondiale, pendant laquelle des peuples et des nations peuvent être anéantis.  Quelle importance si, pour réaliser le socialisme, même la nation arménienne doit être sacrifiée?"  Ironie du sort, ou manière de réponse du berger à la bergère : Chahoumian réplique au membre d'un parti qui se réclame lui aussi du socialisme...  Cependant, en dépit de certaines alliances hasardeuses avec le mouvement socialiste, qui "promettait" l'affranchissement des peuples opprimés par une lutte tous azimuts contre notamment les régimes autocratiques, qu'ils fussent tsariste ou sultanien, parfois aussi clairement répréhensibles, comme celle avec les Jeunes-Turcs au début des années 1900, sans parler de certaines obédiences maçonniques pourtant complices des ennemis mortels du peuple arménien dès le début de la révolution jeune-turque en 1908 et jusqu'au traité de Lausanne en 1923 en passant par le traité honteux d'Angora en octobre 1921 ayant bradé la Cilicie aux kémalistes, il faut reconnaître que le Dachnaktsoutioun des années 1917-1920 comptait dans ses rangs un grand nombre d'hommes aguerris à la lutte armée et suffisamment de dirigeants historiques charismatiques qui ont su aiguillonner les dernières énergies d'un peuple abandonné et trahi par tous, et de surcroît encerclé par des ennemis qui voulaient sa disparition de Transcaucasie, et d'avoir assuré sa survie, dans la perspective de sa renaissance en tant qu'Etat souverain.

      Pour en revenir aux Anglais, ils n'ont pas agi envers les Arméniens de Transcaucasie, qui se battaient depuis le début de la guerre dans le camp de l'Entente, comme des alliés dignes de ce nom, loin de là, ainsi que Henry Barby l'affirme dans les chapitres intitulés "La fin de la résistance arménienne, l'évacuation de Bakou par les troupes anglaises" et "La Dunsterforce".  En juillet 1918 déjà, malgré des promesses renouvelées aux Arméniens et aux Assyro-chaldéens de la région d'Ourmiah utilisés pour enrayer l'avance turque, les Anglais, qui disposent d'une armée redoutable dans le nord de la Mésopotamie, ne les soutiendront pas, provoquant l'exode définitif de ces populations de leurs terres ancestrales.

      L'estocade à la réputation des Alliés est portée par ce jugement aussi bref et brutal que réaliste du capitaine Poidebard : "Leur fidélité imprudente (celle des Arméniens - HB) à la cause des Alliés est la vraie  cause de leur situation actuelle".  Un jugement qui aurait dû marquer à jamais du rouge de la honte les vainqueurs de 1918 et l'Occident aveuli signataire du traité non moins ignominieux de Lausanne en 1923.

      Henry Barby ne se prive pas de stigmatiser la passivité des autres populations de Bakou pendant que les Arméniens se sacrifiaient pour la victoire des Alliés : "Cependant il est important de considérer le rôle des nationalités diverses qui formaient la population de Bakou, population qui depuis la guerre s'était élevée à 350.000 habitants et qui était composée de : 100.000 Tatares, 90.000 Russes, 80.000 Arméniens, 30.000 Juifs, 10 à 15.000 Géorgiens, le reste de petites nationalités et d'Européens.

      Les Tatares, non seulement désiraient la venue des Turcs, mais les aidaient de toutes façons : ils faisaient pour eux de l'espionnage, leur procuraient des munitions et des vivres, etc.

      Les Russes se considéraient comme neutres, malgré l'importance de Bakou pour la Russie.  Certains éléments contre-bolchéviques désiraient même eux aussi la venue des Turcs car ils préféraient n'importe quoi à la dictature bolchévique et après la venue des Anglais ils gardèrent cette attitude.

      Les Juifs, bien que peu nombreux, avaient une grande influence par leurs richesses et leurs positions.  La plupart s'étaient retirés dans les villages tatares des environs de Bakou où ils étaient entrés en contact avec les Turcs.

      Les Géorgiens, après la déclaration de l'indépendance de la Géorgie, se considéraient comme citoyens d'un Etat étranger et se refusaient à participer aux combats sous prétexte de ne pas sortir de leur neutralité.

      Ainsi les Arméniens restaient autant dire seuls à tenir tête aux Turcs qui étaient de jours en jours renforcés."

      Certes on ne refait pas l'Histoire, on ne peut ressusciter les victimes d'atrocités, le passé n'explique pas tout, l'Histoire n'est pas une science exacte, etc., etc., mais elle est une matière suffisamment vivante, et, curieusement, elle se répète beaucoup trop souvent pour qu'on fasse l'économie de l'explorer d'une manière qui ne sera de toute façon jamais assez approfondie, y compris et surtout dans ses aspects les plus dérangeants, afin d'essayer de comprendre le présent.  Alors quelles conclusions et enseignements tirer du témoignage de Henry Barby?

      Au moins deux - il y en a d'autres -, ayant trait au passé et au présent, sautent aux yeux.  Concernant le passé, on ne peut s'empêcher de faire un parallèle entre les massacres d'environ 30.000 Arméniens de Bakou en septembre 1918, avec la bénédiction des armées jeunes-turques qui l'assiègent, et ceux d'Adana et de Cilicie en avril 1909 commandités par le régime jeune-turc à peine huit mois après son arrivée au pouvoir ; les deux massacres ont visé exclusivement les Arméniens, qu'ils soient armés ou pas, et la férocité des massacreurs et l'atrocité des faits sont identiques.  Pas plus que les massacres de 1894-1896 (300.000 victimes), d'avril 1909 (plus de 30.000 victimes) n'avaient déclenché l'ire des gouvernants européens, ceux de septembre 1918 à Bakou de leurs alliés militaires arméniens, dont la contribution à la victoire de l'Entente est hors de doute, ne les auront émus.  Dans leur cynisme, ces gouvernants iront suffisamment loin pour reconnaître même une légitimité à une République d'Azerbaïdjan gouvernée par le parti Moussavat pro-jeune-turc et donc ennemi de fait de l'Entente, alors que J. F. Semenoff, qui maîtrise bien mieux le sujet, écrit en 1920 : "Le peuple de l'Azerbaïdjan n'a jamais existé comme tel ; il n'a jamais constitué une unité nationale et n'avait jamais possédé un noyau de civilisation indépendante".

      Concernant le présent, on constate que le même schéma s'est mis en place en Transcaucasie qu'à la veille de la Première guerre mondiale : lorsque religion et pantouranisme,- le second se servant habilement de la première quand les conditions sont réunies -, se réveillent et se liguent dans cette région, comme cela s'est produit plusieurs fois depuis le début du 20e siècle, sous couvert de solidarité avec le "peuple azéri frère", l'Arménie et les Arméniens en deviennent la cible.  Et peu importent les moyens employés, peu importent les mensonges débités, peu importent les complicités nouées, avec la Géorgie, avec une certaine Europe, avec les Etats-Unis, pour que les Arméniens disparaissent une bonne fois pour toutes de Transcaucasie!  Sans compter le pétrole de Bakou, les soi-disant marchés potentiels, qu'on fait miroiter et qui n'ont cessé d'attiser l'avidité de l'Europe, comme au temps de l'émergence du kémalisme, cette Europe ingrate et oublieuse prétendument humaniste au visage de laquelle il ne faut plus hésiter à jeter, pour autant qu'elle puisse compter encore une quelconque classe politique capable de conscience morale, tout ce qu'elle doit aux Arméniens de 1914-1918 et de 1941-1945.  Notamment, il n'est pas inutile de rappeler avec la force nécessaire qu'alors que l'Europe se vautrait à nouveau dans la veulerie, qui allait la conduire à se parjurer et à signer le traité de Lausanne en 1923, quand sa propre signature au bas du traité de Sèvres n'était pas encore sèche, et allait lui valoir indiscutablement la seconde guerre mondiale tel l'arrêt d'une justice immanente, les Arméniens ne cesseraient pas de se battre entre 1918-1920, seuls, isolés, au prix de la vie d'encore 150.000 des leurs, contre les ennemis de l'Entente : les Jeunes-Turcs convertis au kémalisme et les bolchéviks leurs alliés.
      En tout cas une chose est sure : "Les extravagances bolchéviques et l'épopée arménienne" est un témoignage dont la crédibilité est hors de doute, du simple fait qu'il est corroboré par d'autres observateurs avisés de l'époque (voir Annexes pages 215-289), et il contribue à la compréhension de la situation actuelle dans le Caucase du sud.  Cela renforce naturellement la véracité des faits rapportés dans "Au pays de l'épouvante, l'Arménie martyre" et devrait faire réfléchir avant de s'exprimer un certains nombre d'historiens qui émettent encore des doutes sur l'honnêteté intellectuelle de l'auteur et sur la responsabilité des Allemands aussi dans le génocide des Arméniens.

                                                          Hratch G. BEDROSSIAN,
                                                          chercheur indépendant en Histoire.

  

  

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