"LE GOLGOTHA ARMENIEN" de Mgr Grigoris BALAKIAN

Publié le par Le Cercle d'Ecrits Caucasiens

 

PRÉFACE DE L’AUTEUR


     C’est à toi que je dédie, bien-aimé peuple arménien, ce livre racontant ton chemin de croix. C’est ton passionnaire.

     Lis-le de bout en bout, ne doute pas de la tragédie que j’y relate, et ne crois pas que les faits y soient volontairement exagérés.

    Au contraire, je n’ai rédigé qu’un exposé sommaire, car il est humainement impossible de décrire l’effroyable et indicible martyre de tes plus d’un million et demi de fils disparus. Si toutes les mers de la planète changeaient en encre, les plaines en feuille de papier et les roseaux en plumes, il serait encore humainement impossible d’écrire sur ton chemin de croix épineux et sanglant conduisant au sommet du Golgotha arménien.

     Après la fin de la guerre, j’ai attendu en vain que d’autres, plus compétents que moi, accomplissent ce terrible devoir. Mais excepté les témoignages de missionnaires étrangers et les courts récits de quelques déportés arméniens, l’histoire de ton inexprimable martyre n’a toujours pas vu le jour, qui aurait donné, autant qu’une plume maniée par un survivant traumatisé puisse le faire, ne serait-ce qu’une idée vague aux générations arméniennes à venir des événements effroyables et inouïs dont furent indubitablement victimes plus de la moitié des tiens.

     Oui, je ne voulais pas l’écrire car je me sentais faible de coeur et de talent pour narrer ta tragédie, qui éclipserait même les pages les plus sanglantes de l’histoire de l’humanité.

     Si pour immortaliser le glorieux sacrifice des 1.036 martyrs tombés sur le champ de bataille d’Avaraïr et pour graver dans les mémoires la guerre des Vartanides, il a fallu la plume éloquente animée d’un souffle patriotique de Yéghiché, une plume surnaturelle serait nécessaire pour raconter les morts atroces de tes enfants dans des supplices sans nombre et sans nom.

     Dans les siècles anciens, la nation arménienne a sans doute eu une grande histoire collective. Aujourd’hui, chaque Arménien supplicié et chaque Arménien rescapé a son histoire tragique individuelle, et celle-ci est l’une de ces centaines de milliers d’histoires.

     Oui, je ne voulais pas l’écrire, car cela aurait équivalu à revivre une seconde fois la déportation, dont le souvenir même me glaçait d’horreur, la relation écrite de quelques épisodes du Golgotha arménien nécessitant de refaire défiler dans l’esprit et devant les yeux les quelque mille jours noirs ou trois années d’épouvante avec tous leurs principaux détails terrifiants.

     Et si je l’ai finalement rédigée, ce n’est pas pour poser en héros, car c’est aux bons vieux temps qu’on comptait tes fils héroïques sur les doigts de la main. Mais aujourd’hui, tant le nouveau-né arménien que les octogénaires grand’mères et grandspères arméniens sont devenus d’authentiques héros. Parce qu’ils endurèrent des souffrances si inouïes, connurent des morts si héroïques pour l’amour de la nation et de la religion que j’ai honte de qualifier même d’épreuves mes tribulations.

     Je l’ai écrite pour respecter la volonté dernière et sacrée de tes fils agonisants sanctifiés par le martyre.

     Car tous ceux qui étaient avec moi sur l’épineux chemin de croix arménien me prièrent d’écrire l’indicible histoire de leur déportation et de leurs tourments. Ceux qui m’ont quitté définitivement m’ont assigné ce devoir sacré, expression de leur dernière volonté, et voilà, j’accomplis la promesse faite devant leurs tombes en te dédiant ces quelques épisodes du Golgotha arménien.

     Que toutes les générations arméniennes, actuelles et à venir, sachent que le drapeau tricolore flottant sur Yérévan, ainsi que la liberté et l’indépendance dont elles jouissent, ont été hélas payés très cher, du sang de plus d’un million de victimes innocentes.

     Toutes les nations victorieuses, grandes et petites, inhumèrent la dépouille d’un soldat inconnu sous de magnifiques arcs de triomphe dans leurs capitales et célébrèrent en grande pompe le jour de leur sanglante victoire devenue fête nationale aux grondements assourdissants de centaines de canons.

     Dernièrement, les journaux britanniques écrivirent que la grande nation anglaise a prévu de consacrer quatre millions de livres pour faire ériger de prestigieux monuments commémoratifs en l’honneur de ses fils qui, en dignes défenseurs de leur patrie menacée, tombèrent sur le front des Dardanelles pour la gloire éternelle de la Grande-Bretagne.

     Et pour que des pères et des mères anglais endeuillés se rendant en pèlerinage sur les sépultures de leurs fils inoubliables, tombés d’une mort héroïque sur le champ de bataille, puissent bénéficier de toutes facilités d’hébergement, le gouvernement anglais fait construire à l’extrémité du cap Saros de magnifiques et grands hôtels et même des lignes ferroviaires spéciales avec des sommes colossales qui suffiraient à nourrir une petite nation pendant un an.

     Mais nous, comment pourrions-nous ériger des monuments à votre mémoire inoubliable et à votre gloire, martyrs innombrables de ma pauvre race plongée dans la misère, quand ce qui survit du peuple arménien est en proie à la famine, quand les centaines de milliers d’orphelins que vous avez laissés sont nourris du pain offert par les Américains et les Anglais chrétiens et humanistes, quand vous n’avez laissé derrière vous que des ruines fumantes?

     Nous ne possédons ni or, ni argent avec quoi bâtir de somptueux panthéons pour nos centaines de milliers de martyrs, ni pour même un combattant volontaire arménien inconnu, encore moins pour organiser de grandioses fêtes nationales.

     Comment organiser des célébrations de victoire là où règnent les larmes et la désolation?

     Sur quelle tombe pourrions-nous aller nous recueillir alors que, morts volontairement ou non pour la nation et la religion, vous n’en avez laissée aucune derrière vous?

     Mais votre sépulture, ce sont toutes les montagnes et les vallées de la patrie où vous êtes tombés côte à côte sous les coups de hache ou de sabre, sans distinction confessionnelle, idéologique, sociale, politique, en ne nous léguant que ce seul exemple d’indéfectible union nationale.

     Pour servir de frontispice à mon livre, je choisis une antique croix de pierre noire ciselée, telle une modeste stèle à la mémoire des un million deux cent mille martyrs arméniens inconnus, des dizaines de milliers de combattants volontaires arméniens tombés héroïquement sur tous les champs de bataille de cette guerre et des milliers de fidèles serviteurs du saint Évangile, de quelque confession qu’ils fussent, ayant accédé au martyre après une mort précédée de supplices.

     Tous les fruits de la vente des deux tomes du «Golgotha arménien» seront consacrés aux centaines de milliers de malheureux orphelins, sous le contrôle strict d’une commission spéciale créée à cet effet.

     Je suis profondément convaincu que les futures générations arméniennes érigeront cette croix de pierre ciselée millénaire se trouvant au monastère des Spassalar de Sanahine dans tous les coins de la patrie libre et indépendante. Et quand des Arméniens viendront à passer devant ces noires stèles funéraires symboles de leur liberté, ils s’agenouilleront devant elles, verseront quelques larmes et diront un «Notre Père» pour le repos de l’âme de nos innombrables martyrs, en accomplissement d’un devoir sacré.

     Un dernier mot encore.

     Debout, bien-aimé peuple arménien! Après avoir traversé des mers de sang, ce n’est pas le moment que tu baisses les bras, maintenant que le temps est arrivé de savourer le fruit de ta victoire si chèrement acquise!

     Céder au découragement alors que les ossements de tes innombrables fils parsèment toujours les plaines et les vallées de la patrie, après que les fleuves du pays natal aient déversé des flots de sang dans les mers pendant un an (1915-1916), que des dizaines de milliers de combattants volontaires soient tombés depuis l’Ararat jusqu’à Arara, depuis les montagnes de Van et d’Erzeroum jusqu’aux plaines fertiles du sud de la Cilicie, depuis les fronts des Dardanelles et des Balkans jusqu’à la terrifiante frontière germano-française, avec un héroïsme ayant époustouflé même les chefs militaires des plus grandes nations victorieuses, cela équivaudrait en ce moment à un suicide individuel et collectif.

     Debout, peuple arménien! Si tu devais douter un jour, une heure, de ta volonté d’exister en tant que nation, tu serais dès lors perdu et tu aurais tracé une croix de ta propre main sur trois mille ans d’histoire et de civilisation glorieuses. Tu aurais effacé ton nom antique de l’histoire des nations, et alors c’est en vain que seront morts tes vingt fois cent mille fils...

     Exsangue et épuisé, affamé et à moitié mort, tu gis sur un chemin dangereux et c’est en vain que tu attends qu’un bon Samaritain passe, qu’il te relève, qu’il lave et panse tes blessures sanguinolantes.

     Ne te fais pas d’illusion, ton voisin séculaire a toujours soif de ton sang, et s’il le pouvait, il est prêt à massacrer jusqu’au dernier de tes enfants orphelins.

     L’étranger reste toujours un étranger ; ne fais plus fond sur lui, car c’est seulement lorsqu’il médite d’arracher de nouveaux privilèges dans les vastes territoires d’Asie Mineure qu’il menace de jouer la carte de la sanglante question de ta libération nationale et c’est dans ce but condamnable uniquement qu’il la garde en réserve depuis un siècle...

     Ton espoir, place-le d’abord en Dieu et ensuite en toi, avec la profonde certitude qu’un peuple ancien au riche passé historique et doté d’aussi hautes qualités peut être massacré mais ne meurt pas ; on le croit cadavre et le descend dans la tombe mais il ressuscite miraculeusement...

     Ne redoute pas tes ennemis extérieurs, crains plutôt ceux de tes fils qui, déguisés en patriotes, tiraient dans le passé profit de ton asservissement, qui exploitaient hier ta liberté éphémère et qui exploitent aujourd’hui ton martyre et tes ossements...

     Si parmi tes dirigeants tu en avais eu seulement dix dévoués totalement et animés d’un amour sincère (comme tu en comptes déjà des milliers parmi les plus humbles de tes fils), qui auraient eu l’honnêteté et le courage de subordonner leur jalousie, leurs passions, leur ambition et leur cupidité ou de les sacrifier à la grandeur et aux intérêts collectifs et sacrés de la patrie et de la nation, aujourd’hui ton sort serait autrement plus enviable...

     Oui, aussi navrant que ce soit pour moi de le reconnaître, je n’ai pas rencontré parmi tes dirigeants, en un quart de siècle de vie publique, seulement dix hommes désintéressés, dépourvus d’ambition personnelle et d’envie.

     Si tu as eu beaucoup d’hommes de lettres, de poètes, de romanciers, de dramaturges et surtout de journalistes et de rédacteurs en chef, tu n’as jamais eu un historien rigoureux, intègre et impartial qui aurait pu faire l’analyse critique de ton histoire vraie avec toutes ses zones d’ombre et révéler les véritables motifs de tes malheurs continuels...

     Tant que les protagonistes seront les mêmes et tant que l’aventure irréfléchie et les manoeuvres souterraines obéissant à des intérêts désagrégeants, contradictoires et antagonistes inspireront la politique nationale, tu n’as point de salut...

     Je serais le premier surpris si dans de telles circonstances ton sort devait s’améliorer...

     Tu n’as pas eu d’historien digne de ce nom, car ç’aurait été tâche ingrate que d’écrire ta véritable histoire moderne avec ses aspects secrets... sans se faire des ennemis de tout le monde.

     Aussi tes dirigeants, quelles qu’aient été leur classe sociale, leur position et leur appartenance politique, ont-ils agi sans redouter d’être mis en cause par l’Histoire, puisque tu n’avais pas d’histoire... et ils n’eurent jamais de raison de craindre la malédiction des générations à venir...

     Mais si tes dirigeants actuels devaient rire et se moquer de l’Histoire en disant «Après nous, le déluge!», alors l’historien arménien contemporain non seulement rira et se moquera d’eux mais il les clouera de plus au pilori sans en ménager aucun...

     Mets-toi debout et ressaisis-toi, peuple arménien, tu t’es suffisamment laissé berner! Au moins après autant de pertes humaines et matérielles inouïes comme jamais l’histoire de l’humanité n’a connues, garde-toi de prendre pour ton sauveur, d’applaudir et de porter aux nues le premier qui clamera «Ah, ma patrie! Vive l’Arménie!»...

     Car sous la terrifiante et sanglante tyrannie du sultan Abdul-Hamid11 (1895-1908), j’ai connu beaucoup de traîtres grands et petits qui s’exprimaient en ton nom et qui plus tard en 1908, le lendemain même de la proclamation de la fallacieuse Constitution ottomane, défilèrent en tête de cortèges enflammés et enivrés par une liberté effrénée, brandissant des drapeaux rouges et se disant champions de cette Constitution!!!

     Je l’ai dit, tu t’es suffisamment laissé berner, renonce à la politique inspirée par l’émotion et le sentiment! Pratique la retenue et la discrétion! Ne dévoile pas à ton interlocuteur tous tes projets et toutes tes pensées tant individuels que collectifs! Sache distinguer le vertueux de la crapule! Ne te prosterne pas devant des statues d’argile! Accroche-toi fermement à ta patrie, à ta religion et à ta merveilleuse langue multiséculaires, dépêche-toi de combler par des naissances le vide laissé par tes centaines de milliers de fils morts! Et ne doute pas de devenir dans vingt-cinq ans, entre Caucase et Asie Mineure, une nouvelle Bulgarie vivace libre et indépendante, avec des blessures cicatrisées, respecté de tes voisins et de tous les États étrangers grands et petits!

     Pour exister comme État souverain, il suffira que tu déploies rapidement tes qualités spécifiques et raciales d’individualisme, que le monde t’envie, dorénavant dans l’intérêt collectif aussi.

     Oui, l’avenir t’appartient, pour peu que tu cesses de préparer ta propre perte en te décourageant et en faisant à toi-même ce que ton ennemi ne peut faire et que tu marches toujours en avant avec assurance. Je suis un admirateur de ton travail créateur et de tes qualités raciales, dont témoigne l’histoire de ton passé. Alors puisse ton histoire à venir en être aussi le témoin!

     L’avenir est à toi, avance sans peur!

 

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