"L'AVENTURE KEMALISTE" et "ANGORA ET BERLIN" d'Omer KIAZIM (1921)

Publié le par Le Cercle d'Ecrits Caucasiens

  

AVANT-PROPOS DE L'EDITEUR



     Les témoignages à chaud de Turcs sur le fléau sans précédent que furent les Jeunes-Turcs «réformateurs et laïcs» entre 1908 et 1918 et leurs successeurs kémalistes à partir de 1919 pour l'Empire ottoman et ses populations, notamment chrétiennes, sont rares et, partant, infiniment précieux.  Surtout lorsqu'ils émanent d'un témoin oculaire parfaitement renseigné aux sources, manifestement d'un haut niveau intellectuel, tout à fait à même de pénétrer les événements et d'en prédire les conséquences.  Suffisamment conscient en tout cas pour affirmer que, après le lamentable échec du pantouranisme des Jeunes-Turcs rêvant d'une «plus grande Turquie», au nom duquel ils précipitèrent l'Empire ottoman dans la Première guerre mondiale aux côtés de l'Allemagne pangermaniste wilhelmienne et exterminèrent les Arméniens et déjà une grande partie des Grecs, la xénophobie des kémalistes acharnés à réaliser une «Turquie pour les seuls Turcs» débarrassée de ces derniers éléments chrétiens allait durablement priver le pays de paix et de prospérité.

     C'est bien ce qu'Omer Kiazim s'attache à démontrer dans ses deux ouvrages publiés la seule et unique fois en 1921 et 1922.

     Qui est Omer Kiazim?  Nous savons malheureusement – pour l'instant – très peu de choses sur lui, mais le fait qu'André Mandelstham, éminent spécialiste de Droit international, qui occupa le poste de clé de premier drogman à l'ambassade russe à Constantinople entre 1895 et 1915, et dont le sérieux des études faites ultérieurement sur les Jeunes-Turcs et les kémalistes (notamment «La Société des Nations et les Puissances devant le Problème Arménien» paru en 1926) est hors de doute, s'y réfère à plusieurs reprises, prouve à lui seul combien cet auteur turc est digne de confiance.

     Il y a aussi le ton général qui se dégage de ces deux ouvrages et, pour ceux qui connaissent assez bien la période de l'Histoire en question, un certain nombre d'indices significatifs. Ils nous donnent à penser qu'Omer Kiazim, tout en étant probablement un Vieux-Turc légitimiste, un Osmanli d'une grande culture, a appartenu à ce courant des libéraux ottomans composé de musulmans et de chrétiens, peut-être même au parti «Entente Libérale» de prince Sabaheddine, farouche opposant du Comité jeune-turc «Union et Progrès», pour lesquels l'intégrité et le salut de «l'homme malade d'Orient» qu'était l'Empire ottoman passaient par l'instauration d'un véritable Etat de droit, fût-il une monarchie constitutionnelle, respectueux de l'identité et des aspirations de toutes ses populations.

     Pour le ton général, il est tout à fait évident qu'Omer Kiazim ne porte pas les Jeunes-Turcs, ni leurs alliés allemands, dans son coeur, pas plus qu'il ne portera dans son coeur les kémalistes, ni leurs complices revanchards allemands et bolcheviks.

     Les indices sont nombreux : citant le journaliste Ali Kemal, qui, en plus d'être un partisan de réformes véritables et un défenseur des droits des populations chrétiennes sous Abdul-Hamid II, fut un adversaire irréductible d'abord des Jeunes-Turcs, puis des kémalistes qui l'assassineront, il le qualifie à juste titre d'«éminent patriote turc» ; il déplore sincèrement la liquidation par les kémalistes, qu'il qualifie de «pires ennemis de la Turquie» et de «mauvais bergers», des dernières populations chrétiennes en qui il voit l'indispensable facteur du progrès et de la prospérité de la Turquie et sans lesquelles il en prédit la misère ; il n'admet pas la mainmise progressive des bolcheviks sur la Turquie de l'après-guerre par le biais des kémalistes, après la tentative des Allemands de la vassaliser par le biais des Jeunes-Turcs qualifiés de «bandits».

     Pour étayer son analyse politique, Omer Kiazim, sans aucun doute polyglotte (ses deux ouvrages semblent avoir été directement écrits en français), se réfère constamment aux journaux politiques les mieux informés de son époque, français, allemands, italiens.  Il n'est donc pas étonnant que ses considérations pertinentes sur les Alliés victorieux de 1918 et sur le rôle de la presse, ses jugements sans appel sur les Jeunes-Turcs, les kémalistes, les bolcheviks, les Allemands vaincus, ses prédictions quant aux buts de désorganisation mondiale poursuivis par ceux-ci soient, souvent mot pour mot, analogues à celles de plusieurs autres observateurs lucides des événements dont la Turquie et d'une manière générale l'Europe de 1914-1918 et de l'immédiat après-guerre furent les théâtres, nous voulons parler de Harry Stuermer, de Paul du Véou, de Michel Paillarès, de Mevvlanzadé Rifat.

     Omer Kiazim apporte une contribution incomparable à la connaissance de la vérité historique en révélant, déjà en 1922, la criminelle complicité qui existait entre les dirigeants socialistes de l'Allemagne hier encore wilhelmienne et les bourreaux jeunes-turcs de la nation arménienne : Talaat, Enver, Djémal et bien d'autres qui, munis de faux papiers d'identité fournis par leurs protecteurs allemands, se promènent librement en Europe et en Russie bolchévique et complotent contre la paix mondiale au nez et à la barbe des vainqueurs de 1918 en soutenant par tous les moyens le mouvement kémaliste contre l'Entente.

     D'une manière générale, «L'Aventure Kémaliste» et «Angora et Berlin» fourmillent de révélations qui remettent les choses à leur vraie place.  Chose nécessaire à un moment surtout où un certain nombre de pseudo-historiens et de pseudo-intellectuels adeptes et propagandistes déclarés de l'AtaTurquie, profitant de l'ignorance du public, font flèche de tout bois pour présenter le kémalisme comme l'unique bienfait que la Turquie et ses populations auront connu.  A l'instar des dangereux imposteurs – politiciens et diplomates à la petite semaine, publicistes véreux, militaires passés à l'ennemi – qui, dès les premiers jours du kémalisme, désinformaient l'opinion publique occidentale par le truchement d'une certaine presse, trahissaient sans vergogne le sang versé par des centaines de milliers de jeunes soldats français et britanniques depuis les Dardanelles jusqu'aux déserts de Mésopotamie et le camp de l'Entente et de la Paix au profit de la revanche allemande et vendaient pour un plat de lentilles les derniers éléments chrétiens de l'ancien Empire ottoman.



Hratch Grigori BEDROSSIAN

 

 

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article