«DEUX ANS DE GUERRE A CONSTANTINOPLE » de Harry STUERMER

Publié le par Le Cercle d'Ecrits Caucasiens

 

AVANT-PROPOS DE L'EDITEUR



      Disons-le tout de suite : «Deux ans de guerre à Constantinople» est le témoignage d'un homme d'une grande droiture et probité, d'une honnêteté intellectuelle et d'une conscience morale rares, d'un journaliste ayant une haute idée de sa mission qui place l'objectivité, l'impartialité et la vérité au-dessus de tout sentiment dicté par un patriotisme mal placé.

      Il fait partie de ceux portés par un certain nombre d'Allemands, missionnaires, enseignants, membres du corps diplomatique et médical, révoltés par les barbaries ordonnées par leurs alliés jeunes-turcs pendant la Première guerre mondiale, dont ils savaient qu'elles éclabousseraient immanquablement l'écusson allemand quelle que puisse être l'issue du conflit.

      En publiant ses mémoires en mars 1917 (bien avant l'éclatement de la révolution bolchevique en novembre 1917 en Russie puisqu'il ne l'évoque pas) alors que la guerre bat toujours son plein, Harry Stuermer ne s'impose aucune obligation de réserve au nom de la solidarité avec l'allié turc.  Et pour mieux le faire, il opte pour l'exil en Suisse, où il préfère se réfugier après avoir démissionné de son poste de correspondant à Constantinople de la Gazette de Cologne, plutôt que d'accepter un autre poste en Allemagne.  Et la hâte avec laquelle il les publie n'est peut-être pas étrangère à la volonté d'exorciser au plus vite la malédiction proférée par son épouse tchèque un certain jour d'été 1916 contre le peuple allemand à cause de sa passivité face aux atrocités commises sur les Arméniens par ses alliés turcs.

      Entre le printemps 1915 et l'hiver 1916, Harry Stuermer va être l'observateur lucide des événements politiques et militaires dont la capitale turque sera le théâtre.  Arrivé en Turquie avec des préjugés favorables à l'endroit des dirigeants jeunes-turcs, que l'on croit être des réformateurs, et du peuple turc d'une manière générale, il perd très vite ses illusions notamment à la vue des turpitudes de la clique ittihadiste au pouvoir et de la complaisance à l'égard de celle-ci dont font preuve les milieux diplomatiques et militaires allemands. L'injustice flagrante de la cause des pangermanistes et de leurs alliés panturquistes lui fait très vite entrevoir leur écrasement par l'Entente, et plus le temps passe, plus il souhaite cet écrasement rapide pour qu'enfin cesse le carnage universel.

      La valeur exceptionnelle de ce témoignage, même s'il s'arrête fin 1916, réside aussi dans le fait qu'il corrobore, déjà, par son analyse pertinente des événements et son jugement infaillible des hommes, spécialement des Jeunes-Turcs au pouvoir, ceux qui seront portés quelques années plus tard par les Français Michel Paillarès et Henry Barby, eux aussi journalistes mais du camp adverse, par René Pinon, un autre Français, par le Russe André Mandelstham, par les Anglais Bryce et Arnold Toynbee, par l'Américain Henry Morgenthau, par l'Arménien Grigoris Balakian, par les Turcs Omer Kiazim et Mevvlanzadé Rifat, par l'Arabe Faiez El-Ghocein, entre autres.

      Les portraits et la description fidèles que Harry Stuermer fait des Jeunes-Turcs et de leurs moeurs, en particulier de Talaat, d'Enver, de Djémal, apportent un démenti cinglant à tous les pseudo-historiens qui, contre toute évidence, s'entêtent encore à voir des réformateurs dans ces prédateurs au sens vrai du terme tels que l'Histoire n'a jamais connus, dans ces bourreaux des peuples arménien et grec et ces fossoyeurs de l'Empire ottoman.

      C'est enfin une réponse, parmi d'autres, à tous ceux qui dédouanent un peu trop vite l'Allemagne wilhelmienne de sa responsabilité morale dans l'extermination des Arméniens et d'une partie des Grecs de l'Empire ottoman perpétrée par les Jeunes-Turcs entre 1915 et 1918.

      Etant donné l'importance des révélations contenues dans ce témoignage rédigé de mémoire, on ne peut évidemment que regretter qu'au moment de quitter la Turquie, Harry Stuermer ait préféré détruire l'ensemble de ses précieuses notes plutôt que de les voir tomber dans les mains turques et allemandes ; probablement savait-il qu'en ce cas, à cause de leur caractère explosif, il n'aurait jamais franchi vivant la frontière turque.

      Dans le X-e et dernier chapitre, Harry Stuermer exprime avec une sincérité sans fard un certain nombre de voeux pour l'avenir d'une Turquie battue mais désormais amputée et limitée à l'Anatolie intérieure, pour la Russie victorieuse maîtresse des Détroits, pour les Grecs de l'Asie Mineure occidentale et pour les Arméniens des vilayets orientaux où il croit que ces derniers forment encore une population compacte justifiant la constitution d'un Etat. En 1917, au moment où il rédige ses Mémoires, il est évidemment à mille lieues d'imaginer que les Allemands, dont il finit par souhaiter la défaite et dont il prédit la perte de l'influence en Turquie pour longtemps, permettront à Lénine et à sa clique de déclencher la révolution bolchévique en Russie, qui les en remercieront en mars 1918 en signant le traité de paix séparée de Brest-Litovsk, que la population arménienne des vilayets orientaux et de Turquie en général a été presque totalement exterminée, qu'avec le soutien des Allemands, des criminels ittihadistes en fuite ou terrés en Anatolie et des bolchéviks, les kémalistes reprendront dès 1919 l'étendard du panturquisme et de la xénophobie des Jeunes-Turcs tant abhorrés et liquideront les quelques 400.000 Grecs d'Asie Mineure et qu'ils plongeront à leur tour le peuple turc dans la misère.

      Il y a fort à parier qu'en apprenant quelques années plus tard l'ampleur de l'extermination des Arméniens et des Grecs, qu'en assistant au retour des Jeunes-Turcs convertis au kémalisme, Harry Stuermer ait perdu ses derniers espoirs quant à une évolution de la Turquie vers un Etat de droit prospère et respectueux de tous ses citoyens.



Hratch Grigori BEDROSSIAN

DÉCLARATION


     Le soussigné déclare sur la foi du serment et assure, sur l’honneur, qu’il n’a nullement été inspiré par des tiers en écrivant ces pages, que jamais il n'a eu, ni avant ni pendant la guerre, les moindres réactions, d'ordre matériel ou autres, avec un gouvernement ennemi ou même neutre, avec une organisation, propagande ou personnalité hostile à l'Allemagne ou à la Turquie, mais que tout au contraire ce ne fut que pour soulager sa conscience vis-à-vis de la vérité et de la civilisation qu'il s'est décidé à publier ses impressions.  Il peut en outre donner l'assurance formelle qu'en arrivant en Suisse il s'est abstenu complètement de faire connaissance avec aucune personnalité vivant dans ce pays, avant de remettre son ouvrage à l'éditeur.  Il n'a non plus aucun motif personnel de parler publiquement comme il le fait dans ce volume, ne pouvant reprocher à personne de lui avoir causé le moindre préjudice moral ou matériel.
      Genève, mars 1917. 
 

 

Dr. H. STUERMER.

 

PRÉFACE DE L'AUTEUR 



     Pendant que l’auteur de ces pages, tout près d’entrer dans la Suisse neutre et libre, devait attendre, de la part de l’état-major allemand, l’autorisation de franchir enfin la frontière, le gouvernement de son pays se préparait justement à commettre son deuxième grand crime contre l’humanité, après avoir dû se rendre compte que le crime principal, le déchaînement de la guerre mondiale, n’avait pas suffi à lui permettre d’atteindre son but. Vaincue déjà, au fond, dans la grande guerre, qu’elle avait commencée avec une légèreté effroyable, avec trop de confiance en la force invincible et destructive de son militarisme et avec un dédain complet pour les capacités et le moral de ses adversaires, l’Allemagne se trouve contrainte maintenant de faire un dernier effort pour sauver sa cause déjà perdue, par l’extension de la piraterie navale, en renonçant au dernier reste d’humanité dans ses méthodes, en violant tous les droits des neutres et en assouvissant ses instincts de destruction brutale. C’est avec une conviction d’autant plus sincère, et en éprouvant le besoin moral d’autant plus pressant, que l’auteur de cet ouvrage veut saisir l’occasion vraiment rare, dans les circonstances actuelles, de proclamer, au moins du sol neutre de la Suisse hospitalière, toute la vérité et de montrer ainsi qu’il y a encore des Allemands qui se sentent incapables de se taire devant tant de saleté morale et de bêtise politique de la part de leur propre gouvernement et d’un gouvernement allié.

     C’est le seul but de cette publication. Sans se soucier des conséquences qu’elle pourrait avoir pour lui personnellement, il juge de son devoir et considère comme un haut privilège, justement en sa qualité d’Allemand, de parler une fois bien franchement, en se plaçant au point de vue des intérêts de la civilisation humaine, point de vue plus important que toutes les considérations purement patriotiques, et de dire comment il a acquis, par ses observations et études au cours de ses six mois de participation à la guerre et de son activité de journaliste pendant presque deux années, sa conviction profonde et inébranlable. Il a séjourné comme journaliste en Turquie depuis le printemps 1915 jusqu’à Noël 1916, et il ne veut que juger les choses et questions qu’il a vues et qu’il connaît à fond. Donc, les pages suivantes ne sont que des études qui n’ont nullement la prétention de donner un tableau entier de ce que contient notre titre. Pour la même raison, l’auteur doit se borner, en ce qui concerne la politique et l’éthique allemandes proprement dites, à faire quelques allusions à des impressions toutes personnelles. Par contre, il n’oubliera pas de décrire d’une façon plus détaillée le rôle que l’Allemagne a joué en Turquie comme alliée du gouvernement actuel jeune-turc, et la grande responsabilité qu’elle a assumée également dans les méfaits de ce gouvernement. En publiant ces impressions, l’auteur peut, de bonne foi, invoquer le fait que, tout en ayant été, pendant la guerre, correspondant d’un grand journal national allemand, il n’a jamais écrit un seul mot d’éloge pour cette guerre criminelle et qu’il n’a non plus, au cours des vingt mois environ qu’il a passés en Turquie, caché ses véritables sympathies. Très souvent, au contraire, il a parlé avec tant de franchise à qui voulait l’écouter, qu’il doit considérer presque comme un miracle d’avoir réussi à se rendre quand même en un pays neutre. Il regrette de ne pouvoir, tant que la guerre dure, invoquer à cet égard le témoignage de bien des personnalités de haute marque, de crainte de leur causer des embarras dangereux ; sans quoi il serait à même de prouver qu’il s’est toujours tenu à l’écart, dans ses opinions sur la guerre comme dans sa conduite, de tous ses collègues de la presse, et qu’il a toujours ardemment désiré de voir s’approcher le jour où il pourrait parler franchement et par là contribuer un peu à éclairer l’opinion publique dans le monde civilisé.

     En soumettant au jugement du lecteur civilisé ces pages écrites avec une sincérité absolue, l’auteur espère qu’elles pourront au moins aider à l’affranchir des reproches muets, mais non moins terribles qui pèsent sur lui aussi, reproches que l’humanité meurtrie, outragée, pourrait lui faire d’être un Allemand parmi les milliers d’Allemands qui ont voulu la guerre!

 
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