«MEMOIRES SUR LES EVENEMENTS POLITICO-RELIGIEUX EN PROCHE-ORIENT DE 1914A 1928» par Monseigneur Jean NASLIAN, évêque de Trébizonde en 1911-1928

Publié le par Le Cercle d'Ecrits Caucasiens

 

PREFACE

pour la présente réédition

 

 

     Plus que des Mémoires, c'est une étude de 1.600 pages que Monseigneur Jean NASLIAN nous offre consacrée au martyre des Arméniens catholiques au cours du génocide du peuple arménien perpétré par les Jeunes-Turcs durant la Première guerre mondiale.  Pour cela, il s'est improvisé historien avec un rare bonheur, en ayant recueilli certainement pendant plusieurs années des témoignages oraux et écrits de toutes provenances, compulsé nombre d'études et d'ouvrages d'auteurs étrangers, recoupé le tout avec la connaissance profonde que lui-même avait des hommes et des événements puisque, empêché par l'éclatement de la guerre de rejoindre son diocèse de Trébizonde, il est resté à Constantinople jusqu'à l'armistice de fin octobre 1918.

     Mais si le martyre du clergé arménien catholique et de ses fidèles constitue le sujet central de ces Mémoires, c'est le sort tragique de l'ensemble du peuple arménien piégé dans l'Empire ottoman, précipité dans la guerre par les Jeunes-Turcs du Comité Union et Progrès, qui y est relaté. En effet, à travers le récit de la destruction de quatorze des dix-huit diocèses arméniens catholiques répartis dans toute l'Asie-Mineure, depuis Constantinople jusqu'à Van, depuis Trébizonde jusqu'à Alep, on assiste à la destruction programmée et systématique de toute la population arménienne de l'Empire ottoman.  Si, en raison des Capitulations, les Arméniens catholiques avaient été épargnés par les grands massacres de 1894-1896, qui firent près de 300.000 victimes, leur abolition par les Jeunes-Turcs, plusieurs semaines avant l'éclatement de la guerre, les livrait cette fois pieds et poings liés à la haine jeune-turque, comme l'ensemble de leurs compatriotes apostolique-grégorienne et protestante. En dépit des relations tumultueuses, voire conflictuelles, du clergé arménien catholique et de ses fidèles avec le patriarcat arménien apostolique-grégorien et ses fidèles, qui constituaient l'écrasante majorité du peuple arménien, il est indiscutable que les premiers faisaient partie intégrante de la nation arménienne.  D'ailleurs les Jeunes-Turcs ne s'y étaient pas trompés en ordonnant la déportation et l'élimination des Arméniens catholiques et protestants aussi, car il ne s'agissait plus cette fois de terroriser les Arméniens par des massacres soit pour leur rappeler leur place de guiaours dans l'Empire, soit pour les obliger à renoncer aux réformes, mais d'anéantir l'élément arménien derrière des frontières bouclées à la faveur de la guerre.  Après une analyse lucide des causes des rivalités des puissances européennes, de l'antagonisme de leurs intérêts particuliers et de la détermination des Jeunes-Turcs à se débarrasser de la Question arménienne, c'est la conviction qu'exprime Monseigneur Jean NASLIAN lorsqu'il affirme que même si les Jeunes-Turcs s'étaient rangés dans le camp de l'Entente, cet anéantissement prémédité aurait eu lieu : «Ces trois pays cependant, l'Allemagne, l'Autriche et la Bulgarie, redoutaient une désertion de la part de la Turquie.  Celle-ci menaçait de se tourner vers les Alliés si ses partenaires ne respectaient pas l'engagement pris par eux de ne pas intervenir dans ses affaires intérieures, surtout dans celle concernant son attitude à l'égard des sujets non-musulmans.  Cet engagement diplomatique contre le principe de droit naturel de vie et de mort de toute une population historiquement antérieure aux conquêtes arabes et aux envahisseurs turcs, maîtres d'aujourd'hui par la seule raison de l'épée, implique malheureusement la responsabilité de la complicité de ces alliés de la Turquie, dans les massacres des Arméniens.

     Ici se pose naturellement la question de savoir si un tel changement de la politique turque de se tourner vers les Alliés : Angleterre, France, Russie et Italie, n'aurait pas été favorable aux sujets non-musulmans, et plus particulièrement aux Arméniens.  Les puissances alliés, en d'autres termes, dans une pareille éventualité, n'auraient-elles pas empêché tout attentat de massacres préparés menaçant les Arméniens? Nos déceptions d'après guerre, la brusque tournure prise par la diplomatie des Alliés, l'oubli des promesses les plus formelles et les plus solennelles faites en faveur des Arméniens, les plus opprimés parmi les ressortissants de la Turquie, pour lesquels ces mêmes Alliés disaient avoir combattu ; l'abandon définitif de leur cause nationale, la plus juste, la plus conforme aux principes proclamés par eux, nous obligent à dire que les mesures extrêmes prises pour la suppression de cette race, auraient été également appliquées par les Jeunes-Turcs sous les yeux des puissances alliées, comme elles l'ont été sous ceux des Allemands, des Autrichiens et des Bulgares.  Peut-être, dans des conditions sautant moins aux yeux et sous le couvert de mesures locales.  Nous en avons des exemples, même dans le proche passé, dans les massacres d'Adana en 1909, dans ceux hamidiens de 1895-1896. (...)  Par ailleurs, les Jeunes-Turcs, comme nous l'avons remarqué plus haut, comptaient de nombreux amis d'idéologies laïques, c'est-à-dire athées et antichrétiennes qui auraient appuyé leur point de vue de la suppression de l'élément chrétien en Turquie.  Aussi auraient-ils pu gagner en faveur de leur projet les mêmes puissances vers lesquelles ils se seraient tournés.»

     Sa contribution à la connaissances des circonstances et des raisons tant connues qu'obscures du génocide du peuple arménien est d'autant plus remarquable qu'en 1953, date de la parution de ces Mémoires, il n'y avait pratiquement pas d'étude aussi volumineuse et aussi fouillée traitant de ce qu'il appelle les événements politico-religieux en Proche-Orient de 1914 à 1928.

     Cette étude couvre en effet la période qui va de l'éclatement de la Première guerre mondiale à la suppression du patriarcat arménien catholique de Turquie, transféré au Liban, en passant par l'émergence et la «victoire» du mouvement kémaliste enterinée par le traité de Lausanne en 1923.

     L'un des nombreux autres mérites de ces Mémoires, et pas le moindre, est d'éviter les généralisations et les amalgames qui brouillent les degrés de responsabilité dans un crime d'une aussi grande ampleur que l'extermination préméditée d'un peuple.  Ainsi, l'auteur analyse et démontre la culpabilité efficiente des Jeunes-Turcs en qui il voit, comme la plupart des observateurs de l'époque, les fossoyeurs de l'Empire ottoman et les responsables de l'anéantissement du peuple arménien.  Cela ne l'empêche pas de stigmatiser les puissances européennes dont les rivalités, nourries de leurs intérêts économiques et d'autres visées dans l'Empire ottoman, hypothéquaient les réformes qu'elles mêmes préconisaient et parrainaient : «Ces rivalités donc non seulement empêchèrent la réalisation de ces réformes et d'autres améliorations dans l'empire ottoman, mais finirent par déclencher la plus radicale réaction contre elles, la suppression surtout des Arméniens de la Turquie par les déportations et les massacres.»  Mais c'est à l'Allemagne, alliée militaire du gouvernement jeune-turc, qu'il réserve le plus sévère de ses reproches : «Il résulte de cette publication («Deutschland und Armenien», Johannes Lepsius, Potsdam 1919) que la déportation des Arméniens a été en effet approuvée par le gouvernement impérial allemand, mais que ce gouvernement a adressé de nombreuses protestations à la Sublime-Porte – protestations restées d'ailleurs sans le moindre effet – dès qu'il s'est rendu compte du véritable caractère de la «déportation». Le rôle de la diplomatie allemande dans la déportation des Arméniens se trouve éclairé par le télégramme suivant adressé au ministère des Affaires étrangères allemand, le 31 mai 1915, par l'ambassadeur baron Wangenheim.»

     A côté de la perspicacité dont Monseigneur NASLIAN fait preuve notamment dans ses analyses du rôle des intérêts antagonistes des puissances dans l'échec des réformes, de la nature profonde des Jeunes-Turcs, des motifs réels de l'engagement de ceux-ci aux côtés des Allemands, une chose cependant suscite la perplexité dans ces Mémoires : une relative naïveté pour ce qui est des espoirs placés dans les interventions des ambassades allemandes et autrichienne auprès des dirigeants jeunes-turcs en faveur des Arméniens catholiques (mais il est vrai qu'un homme qui se noie s'accroche même à un serpent...) : «Cependant il (von Wangenheim) nous promet de faire des démarches auprès de la Sublime-Porte pour donner suite à notre recours.  Nous le remercions de sa promesse et nous insistons sur le fait qu'il est de l'intérêt même du gouvernement impérial allemand de ne pas impliquer son nom dans les mesures abusives et inhumaines de la Turquie. Etant donné que ce même gouvernement est parfaitement au courant de la mentalité et de la psychologie turques, il a le devoir d'empêcher la destruction de l'élément arménien, destruction dont on tiendrait responsable l'Allemagne alliée de la Turquie.»

     Les attentes placées dans les interventions du nonce apostolique auprès des ambassades d'Allemagne et d'Autriche à Constantinople en faveur des Arméniens ont aussi de quoi laisser perplexe, notamment lorsqu'il s'est agi de tenter de sauver de la déportation fin août 1915 les 20.000 Arméniens catholiques d'Angora.  Il est en effet pour le moins étonnant que devant la gravité du péril imminent suspendu au-dessus de cette communauté, le nonce apostolique, au lieu de se précipiter personnellement, par exemple, auprès de l'ambassadeur d'Autriche, monarchie catholique s'il en était alliée de la Turquie, ait simplement conseillé à l'auteur de ces Mémoires de se rendre avec d'autres évêques présents à Constantinople auprès de l'ambassadeur d'Allemagne, cette complice cynique avérée du régime jeune-turc, pour essayer d'éveiller sa compassion : «Celui-ci (le prince Hohenlohe) est de la noblesse, et par là il est plus porté à des sentiments de compassion en de pareils cas. Il faut seulement savoir l'émouvoir.  Allez tous ensemble, expliquez-lui l'urgence d'une intervention efficace, sans quoi tout est perdu.»  Le résultat en sera que, après un simulacre de tentative de sauvetage, cette communauté avec son clergé ne sera pas, elle non plus, épargnée.

     A aucun moment, Monseigneur NASLIAN n'emploie le vocable si controversé de «génocide», destruction de race, qui fait couler, d'ailleurs inutilement, beaucoup d'encre depuis des années pour savoir s'il s'applique à la quasi disparition à la fin de la guerre des 3.000.000 d'Arméniens de l'Empire ottoman, même si ce vocable existait en arménien bien avant qu'il soit adopté par les instances internationales après la seconde guerre mondiale pour désigner les crimes du régime nazi : «tséghaspanoutioun», meurtre, assassinat de race.  Inutilement car il rapporte de nombreux témoignages de témoins oculaires, dont allemands, qui tous emploient l'expression «extermination de la race arménienne», qui ne signifie rien d'autre que «génocide des Arméniens».  De surcroît, alors que la polémique engagée par les historiens négateurs du génocide des Arméniens s'appuie principalement sur «l'absence de préméditation explicite» - comme si le propre de la «préméditation» n'était pas d'être secrète et nullement affichée d'une manière ou d'une autre -, l'auteur de ces Mémoires expose avec une clarté plus que suffisante la politique anti-arménienne du régime jeune-turc et sa traduction en actes, dont la simultanéité et la ressemblance prouvent l'existence d'une volonté génocidaire manifestation de cette préméditation.

     A la lecture de ces 1.600 pages de Mémoires, l'on se rend compte qu'il s'agit en réalité d'un survol de cette période de l'Histoire des Arméniens et que Monseigneur NASLIAN aurait aussi bien pu leur en consacrer dix fois plus sans que le sujet soit épuisé.

 

 

Hratch Grigori BEDROSSIAN

 

 

 

 

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