«LES JEUNES-TURCS ET LA VERITE SUR L'HOLOCAUSTE D'ADANA EN ASIE MINEURE EN AVRIL 1909» de Frederick Zaccheus DUCKETT FERRIMAN

Publié le par Le Cercle d'Ecrits Caucasiens

 

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PREFACE

     La Constitution promettant Liberté, Egalité et Justice était rétablie depuis le 24 juillet 1908 par le sultan Abdul-Hamid II, sous la pression des Jeunes-Turcs «réformateurs et laïcs», lorsqu'en avril 1909 éclatèrent les massacres éclair en deux temps des Arméniens en Cilicie, la province la plus prospère de l'Empire ottoman située au sud de l'Asie Mineure.  Elle avait été épargnée par les massacres de 1894-1896, qui avaient eu pour théâtres principalement la capitale et les provinces arméniennes de l'est et du sud-est anatoliens et qui ne s'y étaient pas étendus grâce à la vigilance et à la résistance des montagnards de Zeitoun situé au nord de la province.  Présents en Cilicie depuis plus de 2000 ans, les Arméniens étaient traditionnellement concentrés dans les grandes villes, comme à Adana, siège du gouvernement provincial, Marache et Aïntab, à Hadjin, Sis et Zeitoun (trois villes exclusivement arméniennes), dans une moindre mesure à Tarsous, Mersine, Alexandrette, Antioche, Sélefké, Missis, et dans une constellation de bourgades, de villages et de hameaux, plus ou moins isolés dans la plaine autour de ces villes ou dans la montagne.  Leur nombre dans toute la province avoisinait les 300.000, et ils y étaient le facteur économique et culturel le plus important.

     La première phase de ces massacres, du 14 au 17 avril 1909, coïncida très bizarrement, à un jour près, avec la mutinerie le 13 avril des soldats du 1er corps d'armée stationné à Istanbul, une mutinerie qu'on attribua alors et que les historiens pro-Jeunes-Turcs continuent encore aujourd'hui d'attribuer aux partisans du sultan Abdul-Hamid II désireux de se débarrasser des Jeunes-Turcs athées et de rétablir le Chariat, la loi musulmane.  Ces troubles dans la capitale durèrent jusqu'aux 24 avril et furent réprimés par l'Armée d'action dépêchée de Salonique.  Si la simultanéité de ces deux événements fit penser au début à une flambée spontanée du fanatisme musulman en Cilicie comme à Istanbul, les déclarations des instances dirigeantes arméniennes de Cilicie, les innombrables témoignages et rapports des consuls, des missionnaires, des journalistes étrangers, les enquêtes menées presque aussitôt sur le terrain par deux commissions, mandatées par le Parlement et le gouvernement, mirent clairement en évidence la responsabilité des leaders et des structures jeunes-turcs tant de Cilicie que de la capitale et des troupes régulières dépêchées de Salonique après la première phase des massacres pour protéger les Arméniens, mais qui participèrent, bien au contraire, à la seconde phase d'une violence accrue aux côtés de la populace les 25, 26 et 27 avril.

     Comment expliquer la simultanéité de ces deux événements en deux endroits distants de 700 km l'un de l'autre, et sans qu'aucun autre point de l'Empire n'ait été affecté : d'une part, une mutinerie exclusivement anti-Jeunes-Turcs à Istanbul et, de l'autre, des massacres en Cilicie ayant visés uniquement les Arméniens et nullement les Jeunes-Turcs comme dans la capitale, et néanmoins attribués aux mêmes forces réactionnaires religieuses, si ce n'est en posant d'abord la question, entre autres : «à qui profite le crime?»

     Après que, début octobre 1908, la Bulgarie ait déclaré son indépendance, l'Autriche-Hongrie proclamé l'annexion de la Bosnie-Herzégovine et la Crète annoncé sa décision de se rattacher à la Grèce, en deux mois de temps le régime issu de la «révolution» jeune-turque s'était complètement discrédité.  Début février 1909, les rapports entre le Comité Union et Progrès et le grand-vizir Kiamil-pacha soutenu par l'opposition conduite par le Parti Libéral Ottoman, qui rassemblait aussi des nationalités non turques, se détériorèrent au point que le second dut démissionner.  Le Comité Union et Progrès était accusé d'avoir imposé une dictature, de politiser l'armée, de renoncer à l'idéal de l'ottomanisme au profit des seuls Turcs.  Le 7 avril, le journaliste Hassan Fehmi, qui avait pris part à la campagne anti-unioniste dans le journal Serbesti, fut assassiné, plus que vraisemblablement sur ordre du Comité, pour lequel l'assassinat avait été et ne cesserait d'être l'arme favorite pour faire taire les contestataires et les opposants politiques.

     Voyant son autorité battue en brèche, le Comité devait très vite la restaurer sous peine de disparaître.  Or, après la répression plutôt facile, rondement menée de la mutinerie dans la capitale par les troupes fidèles aux Unionistes, le sultan Abdul-Hamid II fut définitivement déposé au profit de son frère Mehmed Rechad, pantin idéal dans les mains des Jeunes-Turcs, l'opposition politique fut laminée, le Comité redevint la force politique dominante dans le gouvernement et... en Cilicie l'élément arménien, particulièrement attaché à la Constitution et donc farouchement hostile non seulement à un retour à l'ancien régime despotique mais aussi aux tendances dictatoriales du Comité, fut irrémédiablement affaibli et numériquement, et économiquement : 30.000 personnes massacrées avec des raffinements de férocité et de cruauté inouïes, auxquelles s'ajouteront dans les mois suivants près de 30.000 autres (dont 10.000 ouvriers agricoles venus comme chaque année d'autres provinces pour les travaux des champs, qui seront renvoyés le lendemain des massacres mais qui n'arriveront jamais chez eux, tués en cours de route, qui succomberont à leurs blessures, aux maladies, à la faim, et des dommages financiers directs estimés à plus de 5.000.000 de livres turques, soit 1.150.000.000 de francs.  On évaluera à 100.000 les victimes survivantes.  Ainsi le Comité Union et Progrès gagnait sur tous les tableaux, sans compter l'avertissement que «l'expérience» des Arméniens pouvait constituer pour les autres éléments non turcs de l'Empire tentés par des velléités autonomistes.  Le sultan définitivement détrôné et exilé Abdul-Hamid II, surnommé le Rouge, allait être remplacé par des centaines de petits sultans Rouge jeunes-turcs disséminés dans tout l'Empire.

     Par ailleurs, hormis quelques chefs massacreurs, aucun des hauts fonctionnaires civils et militaires jeunes-turcs responsables des boucheries pour les avoir initiées et encouragées ne les paya de sa vie : ni le gouverneur général de la province Djevad, ni son acolyte le commandant militaire d'Adana Moustapha Remzi, ni le gouverneur du sandjak de Djébel-i Béréket Assaf Essad, ni le représentant d'Union et Progrès comme Ihsan Fikri, ni le haut fonctionnaire du ministère de l'Intérieur Adil.  Par contre, ceux des fonctionnaires et des officiers qui avaient défendu les Arméniens, ils furent destitués ou mis à la retraite. Leur liste est longue, mais on peut citer parmi eux le commandant de gendarmerie Hadji Mouhammed, qui avait dirigé la résistance des Arméniens de Sis et et sauvé la ville, le lieutenant-colonel Khourchid-bey qui avait délivré Hadjine, le gendarme Ahmed Béchir et l'officier de cavalerie Ahmed qui avaient dirigé la résistance de Kars-Bazar, le commandant militaire du sandjak de Sélefké qui avait refusé d'exécuter l'ordre de massacre et avait protégé les Arméniens ; sans le dévouement et la détermination de ces hommes et compte tenu du nombre élevé d'habitants arméniens de ces trois villes, ces massacres éclair d'avril 1909 auraient pu faire plus de 70.000 victimes tuées.  Le lecteur découvrira aussi qu'en de nombreuses localités des religieux musulmans et des habitants turcs ont caché et sauvé des dizaines et des centaines d'Arméniens.  Cependant, les populations arméniennes de plusieurs autres bourgs seront totalement anéanties, notamment de Hassan Beyli, de Hamidié, d'Osmanié.

     Enfin, s'il est un témoignage qui accrédite la thèse de la responsabilité des Jeunes-Turcs du Comité Union et Progrès, c'est bien l'aveu d'Assaf Essad, fait six ans après, en 1915, à Tchanghiri en plein génocide des Arméniens, que Grigoris Balakian rapporte dans ses Mémoires intitulés «Le Golgotha Arménien» : «Le jour où ils seront dans le pétrin et devront rendre des comptes, ceux qui, tranquillement assis à Istanbul, nous auront fait tout faire, ficheront le camp et nous laisseront, nous les subalternes, payer les pots cassés.  J'étais gouverneur d'Osmaniyé en 1909.  Quand il y eut les massacres des Arméniens d'Adana, j'ai failli me balancer au bout d'une corde et j'ai sauvé ma tête de justesse.  La situation ne me dit rien qui vaille, et je ne tiens pas à être encore une fois un instrument entre les mains des autres.  Dans deux semaines, je repars à Istanbul et je quitte une fois pour toutes mes fonctions pour reprendre mon métier d'avocat.»

     Il convient de noter aussi que les déclarations et les violences anti-arméniennes et les accusations de séparatisme contre les Arméniens avaient commencé en Cilicie dès le mois de septembre 1908 et que c'est en vain que les instances dirigeantes arméniennes locales avaient régulièrement alerté les autorités tant provinciales que centrales, qui avaient fait preuve d'une surdité et d'une passivité pour le moins étranges.

     Pour couronner le tout, l'avocat Babikian, le membre arménien de la commission d'enquête du Parlement, appartenant au parti jeune-turc, fut trouvé mystérieusement mort début août à son domicile, la veille de la présentation de son rapport qui pointait les responsabilités du Comité Union et Progrès, alors que Youssouf Kémal, son collègue, était envoyé à Paris pour y faire des études de droit ; il allait devenir dix ans plus tard le ministre des Affaires étrangères de Moustapha Kemal.  Lorsque fin novembre 1909 le patriarche Tourian adressa au Parlement un énième takrir réclamant un juste châtiment des responsables reconnus des massacres, le tribunal d'Adana fut comme par hasard la proie des flammes qui dévorèrent les rapports et les actes de la Cour martiale, rendant impossible un quelconque réexamen...

     Pour avoir une idée exacte de l'ampleur de ces massacres éclair, de leur intensité et de leur violence sans précédent, des pertes matérielles colossales qu'ils entraînèrent, il n'est que de penser que si les massacres de 1894-1896, un peu plus de dix ans auparavant, avaient fait près de 300.000 victimes dans les provinces de l'est et du sud-est anatoliens et provoqué en Cilicie seulement quelques centaines de victimes et des dommages matériels d'un montant estimé à 1.360.000 livres, il n'aura fallu que deux fois trois ou quatre jours aux massacreurs pour faucher au moins 30.000 vies arméniennes et provoquer des pertes matérielles supérieures à 5.000.000 de livres.

     Ces massacres, dont les Arméniens furent seuls les cibles, hormis quelques centaines d'autres chrétiens grecs et chaldéens tués dans la confusion, préfiguraient le génocide des Arméniens par les mêmes Jeunes-Turcs du Comité Union et Progrès à la faveur de la Première guerre mondiale, à peine six ans plus tard, et inauguraient, par l'impunité de leurs autorités, l'ère de toutes les autres exterminations de races du XX-ème siècle par des régimes aussi foncièrement anti-humains et anti-chrétiens que le bolchévique, le kémaliste, le national-socialiste.  Ainsi, lors de la séance du Parlement du 17 mai 1909, le député Denys Cochin, qui avait déjà condamné avec virulence les massacres des années 1894-1896, prédisait avec une rare clairvoyance la perpétration dans le futur d'autres crimes de masse si ceux de Cilicie n'entraînaient pas une intervention très ferme de la part de la France, légitimée par l'article 62 du traité de Berlin, par ses intérêts et par son devoir de protectrice traditionnelle des chrétiens du Proche-Orient.  Contrairement à Denys Cochin, le député Jaurès et le ministre des Affaires étrangères Stéphen Pichon recommanderont l'expectative et la prudence dans leurs interventions, qui constituent un bel exemple d'une rare hypocrisie et de langue de bois diplomatiques.

     «Holocauste» est tout à fait le terme qui convient aux massacres des 30.000 Arméniens de Cilicie, car il ne fait pas de doute qu'ils furent sacrifiés sur l'autel du positivisme et de l'athéisme à la sauce jeune-turque du Comité Union et Progrès.

 

 

Hratch Grigori BEDROSSIAN.

 

 

 

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